Le journaliste et écrivain canadien Cory Doctorow, connu pour avoir forgé le concept de « merdification » des plateformes numériques, publie un nouvel ouvrage consacré à l’intelligence artificielle. Selon Libération, il y critique une tendance à privilégier les outils technologiques capables de remplacer les humains, plutôt que de développer des solutions innovantes.

Dans cet entretien accordé à Libération, Doctorow estime que l’IA est souvent mobilisée pour un objectif discutable : celui de réduire la place des travailleurs dans l’économie. Il s’interroge sur les priorités choisies par les acteurs du secteur, qui misent sur des technologies visant à automatiser toujours plus de tâches, au risque de marginaliser les salariés.

Ce qu'il faut retenir

  • Cory Doctorow publie un nouveau livre sur l’IA, mettant en garde contre un surinvestissement dans des technologies qui visent à remplacer les travailleurs
  • L’écrivain canadien dénonce un « fantasme bizarre » de monde sans humains, où l’IA servirait à écarter la main-d’œuvre
  • Il défend l’idée d’utiliser l’IA pour accomplir des tâches plus stimulantes plutôt que de l’orienter vers l’automatisation massive
  • Selon lui, cette approche prive les entreprises de l’innovation et des compétences humaines

Une critique des dérives de l’innovation technologique

Pour Cory Doctorow, l’intelligence artificielle est aujourd’hui détournée de son potentiel pour servir un modèle économique fondé sur la réduction des coûts salariaux. « On peut utiliser l’IA pour faire des choses plus intéressantes que réaliser ce fantasme bizarre d’un monde sans humains », a-t-il expliqué à Libération. Il rappelle que cette vision, qui consiste à supprimer les emplois plutôt qu’à les transformer, appauvrit à la fois les travailleurs et les entreprises elles-mêmes.

L’auteur, qui a déjà analysé les mécanismes de la « merdification » — cette dégradation progressive des services en ligne au profit de modèles économiques opaques — voit dans cette tendance une logique similaire. Plutôt que de créer de la valeur, certaines plateformes préfèrent recourir à l’automatisation pour éliminer les coûts liés à la main-d’œuvre, souvent au détriment de la qualité des produits ou services proposés.

L’IA comme outil d’émancipation plutôt que de substitution

Cory Doctorow plaide pour une réorientation de l’IA vers des usages plus créatifs et collaboratifs. Selon lui, les technologies devraient permettre aux humains de se concentrer sur des missions à plus forte valeur ajoutée, plutôt que de les remplacer. « L’objectif ne devrait pas être de supprimer les travailleurs, mais de leur donner les moyens de faire mieux ce qu’ils font déjà », a-t-il précisé lors de l’entretien.

Il cite en exemple des secteurs où l’IA pourrait servir de levier pour améliorer les conditions de travail, comme la santé ou l’éducation, plutôt que de chercher à automatiser systématiquement les interactions humaines. Cette approche, selon lui, éviterait de reproduire les erreurs des plateformes numériques actuelles, souvent critiquées pour leur opacité et leur manque d’éthique.

Un débat qui dépasse le cadre technologique

La réflexion de Doctorow s’inscrit dans un débat plus large sur les conséquences sociales de l’automatisation. Plusieurs économistes et sociologues ont déjà alerté sur les risques liés à une généralisation des technologies d’IA sans régulation adaptée. Les craintes portent notamment sur la précarisation des emplois et la concentration des richesses entre les mains d’une minorité d’acteurs technologiques.

En France, comme dans d’autres pays, des voix s’élèvent pour appeler à un cadre législatif plus strict, afin d’encadrer le développement de l’IA et de garantir le maintien des droits des travailleurs. Des initiatives comme la loi européenne sur l’IA, entrée en vigueur en 2024, tentent d’apporter des réponses, mais leur application reste un sujet de discussion.

Et maintenant ?

Le livre de Cory Doctorow, attendu pour la rentrée littéraire 2026, pourrait relancer le débat sur les priorités à donner à l’IA. Plusieurs associations et syndicats ont déjà annoncé qu’ils s’en saisiraient pour plaider en faveur d’une utilisation plus équitable de ces technologies. Les prochains mois seront déterminants pour voir si les acteurs du secteur et les pouvoirs publics prennent en compte ces critiques, ou si la course à l’automatisation se poursuit sans véritable contre-pouvoir.

Reste à savoir si les entreprises et les gouvernements sauront écouter ces mises en garde, ou si, comme le suggère Doctorow, l’histoire se répétera, avec des plateformes toujours plus « merdifiées » et des travailleurs toujours plus marginalisés.

Le concept de « merdification », forgé par Cory Doctorow, désigne la dégradation progressive des services en ligne au profit de modèles économiques opaques, souvent au détriment de la qualité et des utilisateurs. Il l’applique notamment aux plateformes numériques qui privilégient le profit à court terme plutôt que l’innovation durable.