Le groupe californien Stick Figure, spécialisé dans le reggae, se bat depuis plusieurs mois contre une version frauduleuse de l'un de ses titres, Run Run River, générée par intelligence artificielle. Selon Courrier International, cette affaire illustre l'ampleur du phénomène des remix illégaux qui sature les plateformes comme Spotify ou YouTube, privant les artistes légitimes de revenus et de crédibilité.
Ce qu'il faut retenir
- En avril 2023, la version IA de Run Run River, single de Stick Figure sorti en 2019, a connu un succès viral avec des millions d'écoutes, sans que le groupe ne soit crédité.
- Les plateformes comme Spotify ont retiré 75 millions de titres frauduleux en 2025, mais les garde-fous restent limités.
- En mars 2026, un Américain a été condamné pour avoir généré 100 000 morceaux par IA, générant plus de 8 millions de dollars de revenus frauduleux.
- Stick Figure estime perdre au moins 25 millions d'écoutes monétisables en raison de ces contrefaçons, qui nuisent à leur réputation et à leurs finances.
Un succès viral détourné par l'IA
Le 16 avril 2023, Stick Figure se produisait sur la scène du festival Coachella, en Californie. À la même période, une version manipulée de leur single Run Run River devenait virale sur les plateformes de streaming. Mais il ne s'agissait pas d'une reprise ou d'un featuring : la chanson était une copie générée par intelligence artificielle, accélérée et modifiée, avec une voix principale altérée et une instrumentation dance. Le groupe n'a jamais été crédité, et les royalties ont été versées à des tiers, comme l'explique Scott Woodruff, chanteur du groupe, au Los Angeles Times : « Ils ne nous ont pas crédités. Nous étions juste en train de nous faire arnaquer. Quelqu'un touchait toutes ces royalties et nous pensions ne jamais pouvoir l'arrêter. »
Cette pratique, bien que frauduleuse, est devenue monnaie courante dans l'industrie musicale. Les outils d'IA permettent de cloner des voix et de créer des remix en quelques clics, souvent pour un coût dérisoire. Résultat : des millions de morceaux inondent les plateformes, parfois avec des millions d'écoutes, sans que les artistes originaux ne perçoivent le moindre centime. « Des millions de morceaux » : c'est ainsi que Courrier International qualifie ce nouveau fléau qui touche toute l'industrie.
Des plateformes submergées, des garde-fous insuffisants
Spotify, l'une des principales plateformes de streaming, a reconnu l'ampleur du problème. Selon un rapport publié en 2025, la plateforme a supprimé 75 millions de chansons frauduleuses générées par IA. Dans un communiqué, Spotify a expliqué que « l'IA peut être utilisée par des personnes mal intentionnées et des fermes de contenus pour semer la confusion ou tromper les auditeurs, diffuser du contenu de mauvaise qualité dans l'écosystème et nuire aux artistes authentiques qui travaillent à bâtir leur carrière. » Pourtant, malgré ces efforts, les systèmes de détection restent rudimentaires et peinent à identifier ces contrefaçons avant qu'elles ne deviennent virales.
Le phénomène dépasse largement le cadre musical. En mars 2026, un procès très médiatisé a révélé l'ampleur de la fraude. Michael Smith, basé en Caroline du Nord, a été condamné pour avoir généré plus de 100 000 morceaux par IA, qu'il a ensuite streamés automatiquement sur les plateformes. Ces fausses créations lui ont rapporté plus de 8 millions de dollars (soit environ 7 millions d'euros). Ce cas emblématique illustre l'ampleur de la « boîte de Pandore » qu'est devenue l'IA dans l'industrie du divertissement. — Les autorités judiciaires américaines ont qualifié cette fraude de « l'une des plus importantes jamais enregistrées dans le domaine de la propriété intellectuelle ».
Stick Figure en première ligne contre la contrefaçon
Pour Stick Figure, la bataille est loin d'être gagnée. Le groupe, déjà établi dans la scène reggae californienne, voit ses revenus et sa réputation s'éroder à cause de ces versions frauduleuses de Run Run River. Selon les calculs internes, ils auraient perdu au moins 25 millions d'écoutes monétisables, privant le groupe de revenus publicitaires et de droits d'auteur. « Cela porte atteinte à nos revenus tout comme à notre réputation », a souligné TJ O’Neill, membre du groupe, dans les colonnes du Los Angeles Times.
Le problème est d'autant plus complexe que ces versions frauduleuses continuent d'apparaître, malgré les signalements. Les plateformes, souvent saturées, peinent à réagir rapidement. Stick Figure se retrouve ainsi dans une position défensive, tentant de protéger son œuvre tout en luttant contre un phénomène qui les dépasse. — Les artistes indépendants, comme Stick Figure, sont les plus vulnérables : ils n'ont pas les moyens de lancer des actions juridiques coûteuses contre des plateformes ou des fraudeurs anonymes.
Ce dossier pose une question centrale pour l'industrie musicale : comment concilier innovation technologique et protection des droits d'auteur ? Les prochains mois seront décisifs, alors que l'IA générative continue de se démocratiser. Une chose est sûre : les artistes, comme Stick Figure, ne resteront pas les bras croisés.
Les plateformes s'appuient sur des algorithmes de détection qui analysent les similarités entre les morceaux (mélodie, structure, voix) et les bases de données des œuvres originales. Cependant, ces outils restent limités, car les fraudeurs utilisent souvent des variations mineures pour tromper les systèmes. Spotify a indiqué que seulement 60 % des morceaux frauduleux étaient identifiés avant qu'ils n'atteignent les utilisateurs en 2025.
Michael Smith a été condamné à 10 ans de prison avec sursis, une amende de 5 millions de dollars et la confiscation de tous ses biens. Aux États-Unis, la fraude à grande échelle en matière de droits d'auteur peut être requalifiée en « crime fédéral », passible de peines pouvant aller jusqu'à 20 ans de prison et des amendes bien plus lourdes. Une loi fédérale sur la régulation de l'IA dans l'industrie musicale devrait entrer en vigueur d'ici la fin de l'année 2026.