Alors que le Festival de Cannes approche, son jury 2026 vient d’être dévoilé : le cinéaste sud-coréen Park Chan-wook en assurera la présidence, une première pour un réalisateur originaire d’Asie de l’Est. Triplement primé à Cannes – deux fois pour *Old Boy* (2004, Grand Prix et Prix du jury) et une fois pour *The Handmaiden* (2016, Prix de la mise en scène) –, il succède à un jury présidé en 2025 par l’Américain Todd Haynes. Son élection marque une volonté de diversité géographique, mais aussi une prise de position forte sur les rapports entre cinéma et industrie, comme il l’a confié à Libération lors d’un entretien exclusif.
Ce qu'il faut retenir
- Park Chan-wook est le premier président du jury cannois originaire d’Asie de l’Est, après trois décennies de domination européenne et nord-américaine.
- Il a été récompensé à trois reprises à Cannes, dont deux fois pour *Old Boy*, un film devenu culte.
- Le réalisateur dénonce l’influence des financeurs privés, qu’il qualifie de « premiers censeurs » des œuvres cinématographiques.
- Il défend une vision du cinéma ancrée dans le « temps long », en opposition aux logiques industrielles de rentabilité immédiate.
- Son mandat coïncide avec une édition 2026 marquée par des tensions sur le financement du cinéma indépendant en Europe.
Un cinéaste engagé, revenu de trois décennies de succès
Depuis son émergence au début des années 1990 avec *Moon Is… The Wolf’s Blood*, Park Chan-wook s’est imposé comme l’un des maîtres du cinéma contemporain, mêlant violence stylisée, récits complexes et explorations psychologiques. Ses œuvres, souvent adaptées de romans ou de bandes dessinées, ont marqué les esprits par leur audace visuelle et narrative. Le réalisateur, âgé de 61 ans, a précisé à Libération qu’il comptait « inscrire sa présidence dans une démarche de vigilance », notamment face aux pressions économiques qui pèsent sur les créateurs.
Côté professionnel, son élection s’inscrit dans une dynamique de renouvellement des figures présidentielles du festival. Après des années dominées par des réalisateurs européens – comme les frères Dardenne ou Ken Loach –, Cannes cherche à élargir son horizon géographique. Park Chan-wook incarne cette ouverture, tout en apportant une légitimité artistique incontestable, bâtie sur plus de trois décennies de carrière.
« Les financeurs sont les premiers censeurs » : une critique sans détour
Dans ses déclarations, le cinéaste sud-coréen ne mâche pas ses mots. «
Les financeurs privés ne sont pas des mécènes, ce sont des acteurs économiques qui dictent leurs conditions. Ils imposent des thèmes, des durées, des formats. Autant dire qu’ils deviennent les premiers censeurs du cinéma contemporain.» Une affirmation qui résonne particulièrement dans un contexte où les coproductions internationales peinent à se financer sans compromis artistiques. Selon lui, cette logique de rentabilité immédiate menace la diversité des récits et la prise de risque nécessaire à toute œuvre majeure.
Park Chan-wook n’hésite pas à pointer du doigt les plateformes de streaming, dont l’influence grandissante pousse les réalisateurs à adapter leurs projets aux algorithmes et aux attentes des abonnés. « Quand on produit un film aujourd’hui, on ne travaille plus seulement pour les salles ou les festivals, mais aussi pour des algorithmes qui décident de la visibilité d’une œuvre », a-t-il expliqué. Une critique qui rejoint les débats récurrents sur l’avenir du cinéma face aux géants du numérique.
Un mandat sous le signe de la résistance artistique
Son élection intervient alors que le Festival de Cannes traverse une période de remise en question. Entre critiques sur le manque de diversité des sélections officielles et interrogations sur la place des films indépendants, la 79e édition pourrait être l’occasion de réaffirmer l’importance du cinéma comme art à part entière. Park Chan-wook a d’ailleurs souligné vouloir « remettre l’accent sur les films qui bousculent, qui dérangent, qui prennent des risques ». Une mission qui, selon lui, passe aussi par une collaboration étroite avec les producteurs pour défendre des budgets et des durées adaptés à la vision des réalisateurs.
Côté technique, sa présidence s’annonce marquée par une attention particulière portée aux techniques narratives et à l’innovation formelle. « Je ne veux pas d’un jury qui récompense simplement des films bien ficelés, mais des œuvres qui marquent leur époque », a-t-il déclaré. Une position qui devrait influencer les discussions au sein du jury, composé de personnalités issues du cinéma, de la photographie et de la critique.
Pour les professionnels du secteur, cette présidence représente à la fois une opportunité et un défi. Alors que le cinéma indépendant lutte pour survivre face aux géants du divertissement, la voix de Park Chan-wook pourrait devenir un symbole de résistance. Mais la question reste entière : dans un paysage audiovisuel de plus en plus dominé par les logiques commerciales, un jury – aussi influent soit-il – peut-il vraiment faire la différence ?