À Paris, Emeline, 34 ans, a dû multiplier les appels et les relances pour obtenir un rendez-vous dans l’un des 47 centres agréés en France proposant la congélation d’ovocytes sans raison médicale. « Il y a énormément de demandes et si on ne contacte pas un par un tous les établissements, c’est très possible de ne pas avoir de place », témoigne-t-elle. Depuis 2021, les femmes de moins de 37 ans peuvent en effet recourir à cette technique, initialement réservée aux cas médicaux, pour préserver leur fertilité en vue d’une future maternité. Une option de plus en plus plébiscitée : en 2025, plus de 20 000 femmes ont formulé une telle demande, soit une hausse de 30 % par rapport à 2024, d’après les chiffres communiqués par Franceinfo - Sciences.
Ce qu'il faut retenir
- En 2025, plus de 20 000 femmes ont demandé une autoconservation d’ovocytes, un chiffre en hausse de 30 % par rapport à l’année précédente.
- 80 % des femmes concernées connaissent désormais cette possibilité, selon une enquête de l’Agence de la biomédecine.
- L’accès à un premier rendez-vous peut prendre jusqu’à un an dans certains centres, en raison de l’afflux de demandes.
- Le coût annuel de conservation des ovocytes est de 40 euros, entièrement pris en charge par l’Assurance maladie pour les femmes de moins de 37 ans.
- Les ovocytes congelés peuvent être utilisés jusqu’à 45 ans dans le cadre d’une PMA, avant d’être soit détruits, soit donnés.
Une démarche en plein essor, mais des délais qui s’allongent
Cinq ans après l’ouverture de cette possibilité aux femmes sans motif médical, le dispositif est désormais bien connu. « Moi, j’en ai parlé à toutes mes copines qui souhaitaient avoir des enfants, raconte Emeline. Et j’en ai beaucoup qui se sont inscrites, je leur ai dit où il y avait de la place, un seul établissement à l’époque. » Pourtant, malgré cette visibilité accrue, les centres peinent à absorber la demande. À l’hôpital de Saint-Cloud, où elle est suivie, la responsable du Centre d’assistance médicale à la procréation, le Dr Joëlle Belaisch-Allart, confirme cette tendance : « Les femmes, à l’âge où elles faisaient des enfants, elles ne le font plus. Avant, 20-30 ans, c’était le moment où l’on commençait à travailler, à être en couple, à envisager de faire des enfants. Ça a changé. »
Un parcours long et encadré, avec des résultats variables
Une fois le rendez-vous obtenu, le parcours est loin d’être terminé. Il faut en moyenne attendre un an avant de pouvoir réaliser la ponction des ovocytes, sous anesthésie, dans un bloc opératoire. « La ponction des ovocytes se fait au bloc opératoire, sous anesthésie », précise le Dr Olivier Kulski, médecin biologiste à l’hôpital de Saint-Cloud. Le processus comprend plusieurs étapes : consultations, examens de contrôle, stimulation ovarienne, puis prélèvement. À la clé, des chances de réussite qui varient selon l’âge. « Si on a 10 à 15 ovocytes avant 35 ans, ça donne autour de 70 % de chances de naissances vivantes. Mais après 35 ans, c’est plutôt autour de 50 % », explique le Dr Belaisch-Allart lors de ses visioconférences avec les patientes.
« Le 20-30 ans est devenu 30-40 ans, c’est après 30 ans qu’on envisage de faire ses enfants. »
Dr Joëlle Belaisch-Allart, responsable du centre de PMA à l’hôpital Saint-Cloud
Une prise en charge intégrale, mais des défis logistiques à relever
La France se distingue par une prise en charge à 100 % des frais liés à l’autoconservation d’ovocytes pour les femmes de moins de 37 ans, incluant les consultations, les examens et la conservation annuelle, facturée 40 euros. Une aubaine pour les patientes, mais qui pose des défis logistiques. À Saint-Cloud, où près de 1 000 patientes sont suivies, l’espace de stockage des ovocytes, conservés dans des cuves d’azote à -196 °C, sera doublé dès l’été 2026. « Actuellement, on a quasiment 1 000 patientes, en comptant en moyenne 10 ovocytes, ça fait beaucoup d’ovocytes, beaucoup de place et beaucoup de responsabilités au niveau de ce stockage », souligne le Dr Kulski. Une problématique qui dépasse le cadre de cet hôpital et qui interroge l’organisation nationale de la PMA.
Autre point de vigilance : la durée de conservation. Les ovocytes peuvent être utilisés jusqu’à 45 ans, avant d’être soit détruits, soit donnés. « Après 45 ans, la question ne se pose plus, car la loi interdit l’utilisation des gamètes au-delà de cet âge », rappelle le Dr Belaisch-Allart. Une limite qui s’applique aussi bien aux femmes qu’aux hommes, ces derniers pouvant également congeler leurs spermatozoïdes sans motif médical entre 29 et 44 ans.
Des motivations variées, mais un même constat : l’horloge biologique
Emeline, qui a entamé cette démarche à 33 ans alors qu’elle était célibataire, résume les raisons de ce choix : « J’ai entrepris cette démarche parce que j’étais célibataire de plus de 30 ans. Donc je me suis dit qu’il ne fallait pas perdre de temps… Entretemps, j’ai rencontré quelqu’un et il me soutient complètement dans cette démarche, sachant qu’on veut des enfants tous les deux, mais pas tout de suite. » Son témoignage illustre une tendance forte : le report de la maternité, lié à des projets professionnels, personnels ou conjugaux. « On se pose beaucoup de questions sur son horloge biologique », confie-t-elle. Une réalité que le corps médical observe au quotidien : « Les femmes, à l’âge où elles faisaient des enfants, elles ne le font plus. Avant, 20-30 ans, c’était le moment où l’on commençait à travailler, à être en couple, à envisager de faire des enfants. Ça a changé », analyse le Dr Belaisch-Allart.
Une pratique qui questionne l’évolution des projets familiaux
L’essor de l’autoconservation d’ovocytes sans raison médicale est le symptôme d’un bouleversement des temporalités familiales. Autrefois concentré sur la vingtaine et la trentaine, l’âge de la première grossesse s’est décalé, poussant les femmes à anticiper leur fertilité. « Le 20-30 ans est devenu 30-40 ans, c’est après 30 ans qu’on envisage de faire ses enfants », résume le Dr Belaisch-Allart. Une tendance qui ne concerne pas uniquement la France : de nombreux pays européens et nord-américains observent une hausse similaire des demandes, reflétant une évolution sociétale plus large.
Pour autant, cette pratique soulève des interrogations éthiques et médicales. Si la congélation offre une sécurité, elle ne garantit pas une grossesse à terme. « Il n’y a pas de garantie à 100 % de pouvoir tomber enceinte », rappelle systématiquement le Dr Belaisch-Allart à ses patientes. Autre enjeu : l’accès inégal à cette technologie, certains centres étant saturés tandis que d’autres peinent à attirer des patientes. Une situation qui pourrait, à terme, creuser les disparités territoriales en matière de santé reproductive.
Enfin, la question du stockage à long terme se posera inévitablement. Avec des milliers d’ovocytes congelés chaque année, les établissements devront trouver des solutions pour gérer cet afflux, tant sur le plan logistique que financier. Une réflexion qui dépasse le cadre médical pour interroger la société dans son ensemble : jusqu’où doit-on aller dans l’anticipation de la parentalité ?
En France, les femmes de moins de 37 ans peuvent recourir à l’autoconservation d’ovocytes sans motif médical, sous réserve de disposer d’un nombre suffisant d’ovocytes viables après stimulation ovarienne. L’Assurance maladie prend en charge intégralement les frais liés à cette démarche, y compris la conservation annuelle des ovocytes, facturée 40 euros.
Les ovocytes congelés peuvent être conservés jusqu’à ce que la patiente atteigne l’âge de 45 ans. Après cet âge, ils sont soit détruits, soit donnés, conformément à la législation en vigueur sur la PMA en France.