Selon Numerama, les autorités américaines suspectent le groupe néerlandais ASML d’avoir facilité l’acheminement vers la Chine d’une de ses machines de gravure de puces les plus avancées, malgré les restrictions à l’exportation en vigueur. Washington a récemment alerté le groupe sur ces soupçons, rapportés par Bloomberg ce 19 juin 2026. ASML, leader mondial des équipements de lithographie pour semi-conducteurs, dément catégoriquement ces allégations.

Ce qu'il faut retenir

  • Les États-Unis soupçonnent ASML d’avoir permis l’accès à une machine de lithographie EUV, interdite à l’exportation vers la Chine depuis 2019.
  • Le groupe néerlandais dément toute livraison directe ou de composants liés aux machines EUV vers la Chine.
  • Washington évoque également des transferts indirects via des intermédiaires ou des chaînes grises, alimentant ses craintes d’un contournement des sanctions.
  • ASML insiste sur l’improbabilité technique d’une telle manœuvre, ses machines étant massives et nécessitant une maintenance constante par ses propres équipes.

Une machine stratégique au cœur des tensions technologiques

Les soupçons américains portent sur une machine de lithographie ultraviolette extrême (EUV), un équipement indispensable à la fabrication des puces électroniques les plus performantes. Ces outils, produits exclusivement par ASML, sont utilisés pour graver les processeurs les plus avancés, notamment ceux dédiés à l’intelligence artificielle, aux smartphones haut de gamme ou à des applications militaires. Depuis 2019, les États-Unis ont obtenu l’interdiction de ces machines à destination de la Chine, avant d’étendre les restrictions en 2026 aux équipements DUV à immersion, également fabriqués par le groupe néerlandais.

Le secrétaire américain au Commerce, Howard Lutnick, aurait exprimé ses inquiétudes lors de plusieurs réunions récentes avec la direction d’ASML. Selon les informations de Bloomberg, le département du Commerce aurait convoqué les responsables du groupe pour évoquer des soupçons concernant un possible accès chinois à un outil « top of the line » — littéralement le meilleur de sa catégorie — théoriquement bloqué par les contrôles à l’exportation en vigueur.

Des soupçons qui dépassent les simples machines complètes

Les craintes de Washington ne se limitent pas à une éventuelle livraison directe d’une machine EUV. Les autorités américaines craignent également que des composants, modules ou pièces conçus pour ces systèmes aient pu être exportés vers la Chine. Ces éléments pourraient contribuer à renforcer les capacités de fabrication de semi-conducteurs de pointe du pays, malgré les restrictions imposées. En avril 2026, les États-Unis ont proposé une loi visant à contraindre leurs alliés à aligner leurs propres contrôles à l’exportation sur ceux de Washington, citant explicitement les équipements d’ASML parmi les technologies à surveiller de près.

Un autre angle d’inquiétude concerne les chaînes grises de revente. Des équipements pourraient transiter par des intermédiaires, des filiales ou des pays tiers avant d’aboutir dans des fabs chinoises, ces usines de fabrication de puces qui, en théorie, ne devraient pas pouvoir s’en équiper. Bien que les autorités américaines n’aient publié aucune preuve formelle à ce stade, elles jugent cette hypothèse plausible, compte tenu des précédents observés ces dernières années.

Un contexte marqué par des fuites répétées

Ces soupçons ne sont pas infondés. Ils s’inscrivent dans une série d’incidents révélant que des technologies d’ASML ont déjà fuité vers la Chine, parfois sans passer par des exportations classiques. En 2023, par exemple, le groupe néerlandais a reconnu qu’un ancien employé basé en Chine avait copié des données liées à une technologie propriétaire. L’individu avait accédé, sans autorisation, à un logiciel interne de gestion du cycle de vie des produits, qui centralise la documentation technique des machines d’ASML. Ce système contient des informations critiques sur les équipements, notamment ceux utilisés pour développer les puces les plus avancées.

D’autres affaires de vol de données avaient déjà été signalées les années précédentes. ASML minimise régulièrement l’impact « matériel » de ces incidents, mais pour Washington, ils s’inscrivent dans une stratégie plus large : celle d’un transfert progressif du savoir-faire d’ASML vers la Chine. Pékin aurait même lancé un « projet Manhattan » dédié à la lithographie, s’appuyant notamment sur d’anciens ingénieurs d’ASML installés à Shenzhen pour développer ses propres outils de gravure ultra-performants.

« ASML n’a jamais expédié de machine EUV vers la Chine continentale, ni de composants, modules ou équipements spécifiquement conçus pour ces systèmes », a déclaré le groupe, cité par Money UDN. ASML juge également « factuellement incorrecte » et « gravement trompeuse » toute affirmation suggérant qu’il contournerait les règles néerlandaises ou américaines de contrôle des exportations.

Des démentis qui peinent à convaincre les autorités américaines

Le groupe néerlandais souligne que ses machines EUV, d’une taille comparable à celle d’un bus scolaire et pesant environ 180 tonnes, sont produites en très faible quantité et nécessitent une installation ainsi qu’une maintenance constantes par ses propres ingénieurs. Selon ASML, il est « hautement improbable » qu’un système complet se retrouve en Chine sans que l’entreprise en ait connaissance. Le ministère néerlandais des Affaires étrangères a, de son côté, affirmé que les Pays-Bas appliquaient des contrôles « très stricts » sur l’exportation d’équipements EUV et d’autres produits connexes, en intervenant systématiquement lorsque nécessaire.

Sur le papier, ASML n’a aucun intérêt à violer frontalement les sanctions. Le marché américain, tout comme ceux de ses clients alliés comme TSMC, Samsung ou Intel, représente une part vitale de son activité. Une sanction ou une mise à l’index par Washington serait bien plus coûteuse que quelques ventes supplémentaires en Chine. Pourtant, le poids du marché chinois dans ses ventes, ainsi que les déclarations répétées de ses dirigeants sur l’importance de ce pays, alimentent les soupçons d’une stratégie d’exploitation des failles existantes.

Et maintenant ?

Pour les autorités américaines, cette affaire s’inscrit dans une logique plus large de restriction de l’accès de la Chine aux technologies de pointe. Washington tente ainsi de couper Pékin à la fois des puces d’IA les plus puissantes, comme celles produites par Nvidia, et des machines indispensables pour les fabriquer. Pékin, de son côté, a fait de cette pression un argument pour accélérer son plan d’autonomie technologique, en poussant le développement de ses propres processeurs d’IA. Les prochaines semaines pourraient voir une intensification des échanges entre les États-Unis et les Pays-Bas, ainsi que des contrôles renforcés sur les flux d’équipements et de données liés aux semi-conducteurs.

Quoi qu’il en soit, cette affaire souligne un point crucial : la guerre des puces ne se limite plus aux cartes graphiques ou aux processeurs. Elle se joue désormais en amont, sur les machines géantes et ultra-secrètes qui rendent possible leur fabrication. Les soupçons américains, qu’ils soient fondés ou non, rappellent que le contrôle des technologies stratégiques reste un enjeu central dans les relations internationales.

Les machines EUV (lithographie ultraviolette extrême) sont essentielles pour graver les circuits des puces électroniques les plus avancées. Elles permettent de produire des transistors de quelques nanomètres, indispensables pour les processeurs modernes, notamment ceux utilisés dans l’intelligence artificielle, les smartphones ou les applications militaires. ASML détient un quasi-monopole sur ces équipements, ce qui en fait un acteur clé dans la guerre technologique entre les États-Unis et la Chine.

Depuis 2019, les États-Unis interdisent l’exportation vers la Chine des machines EUV d’ASML. En 2026, ces restrictions ont été étendues aux équipements DUV à immersion, également fabriqués par le groupe néerlandais. En avril 2026, Washington a proposé une loi visant à aligner les alliés des États-Unis sur leurs propres contrôles à l’exportation, afin de limiter davantage l’accès de la Chine aux technologies de semi-conducteurs.