La tarification du carbone s’impose aujourd’hui comme l’un des leviers les plus efficaces pour limiter le réchauffement climatique, selon une émission récente de 2050 Investors, produite par BFM Business le 8 juin 2026. Dans ce podcast d’une durée de 24 minutes et 45 secondes, Kokou Agbo-Bloua, responsable mondial de la recherche économique et quantitative chez Société Générale, s’entretient avec Eric Schoumsky, également représentant de l’établissement financier, pour évaluer le rôle des marchés du carbone dans le financement des solutions environnementales.

Ce qu'il faut retenir

  • La tarification du carbone est présentée comme l’un des instruments les plus efficaces pour lutter contre le changement climatique en internalisant le coût des émissions de CO₂ dans l’économie.
  • Les marchés du carbone permettent de financer des projets environnementaux à impact, mais soulèvent des questions sur leur équité et leur efficacité à long terme.
  • Les dérives possibles, comme la création d’inégalités sociales ou la manipulation des marchés, sont au cœur des débats entre experts.
  • Les banques centrales, dont la Banque centrale européenne (BCE), explorent des mécanismes comme l’assouplissement quantitatif vert pour soutenir la transition climatique.
  • Le Corporate Sector Purchase Programme de la BCE intègre désormais l’achat d’obligations vertes pour réduire l’empreinte carbone des entreprises.
  • D’ici à 2050, les évolutions des marchés du carbone pourraient redéfinir les stratégies des entreprises et des États en matière de réduction des émissions.

Dans cet épisode intitulé « La chasse au carbone : du Big Bang à Ennemi public n°1 », les deux interlocuteurs abordent non seulement les mécanismes de cette tarification, mais aussi ses limites et ses risques. « Le CO₂ est aujourd’hui un problème majeur pour le climat et la biodiversité », rappelle Kokou Agbo-Bloua en introduction. Eric Schoumsky, pour sa part, souligne que « la tarification du carbone n’est pas une solution miracle, mais un outil parmi d’autres pour accélérer la transition vers une économie bas-carbone ».

Un outil économique au service de la transition climatique

Le principe de la tarification du carbone repose sur le fait de faire payer les pollueurs pour leurs émissions de gaz à effet de serre. Cela peut prendre deux formes principales : une taxe carbone ou un système de quotas échangeables, comme le marché européen du carbone (EU ETS). « L’idée est de donner un prix à la pollution pour inciter les entreprises et les ménages à réduire leurs émissions », explique Eric Schoumsky. Selon lui, cette approche permet de financer des projets de réduction des émissions ou de séquestration du carbone, tout en générant des recettes pour les États.

Les marchés du carbone fonctionnent comme des plateformes où les entreprises achètent et vendent des permis d’émissions. « Plus le prix du carbone est élevé, plus les entreprises ont intérêt à investir dans des technologies propres », précise le spécialiste. Cependant, ce mécanisme présente des défis, notamment en termes de transparence et d’équité. « Certains secteurs, comme l’industrie lourde, pourraient être pénalisés par des coûts trop élevés, ce qui soulève des questions sur la compétitivité et la justice sociale », ajoute-t-il.

Les banques centrales s’engagent dans la transition verte

Dans le même épisode, Kokou Agbo-Bloua explore le rôle croissant des banques centrales dans la lutte contre le changement climatique. Face à l’urgence climatique, qui représente désormais un risque majeur pour la stabilité économique et financière, des institutions comme la BCE envisagent des mesures exceptionnelles. « L’assouplissement quantitatif vert » est l’une de ces pistes. Il s’agit d’acheter massivement des actifs verts, comme des obligations liées à des projets durables, pour soutenir l’économie tout en réduisant son empreinte carbone.

Frank Elderson et Isabel Schnabel, membres du directoire de la BCE, expliquent dans l’émission comment le Corporate Sector Purchase Programme (CSPP) est utilisé pour intégrer des critères environnementaux. « Depuis 2024, le CSPP inclut des obligations d’entreprises dont l’empreinte carbone est inférieure à la moyenne de leur secteur », précise Isabel Schnabel. Cette mesure vise à encourager les entreprises à réduire leurs émissions tout en maintenant la stabilité des marchés financiers. Frank Elderson ajoute : « Notre objectif est de concilier notre mandat de stabilité des prix avec notre responsabilité climatique. »

Les risques de dérives et d’inégalités

Malgré ses avantages, la tarification du carbone n’est pas exempte de critiques. L’un des principaux risques est la création d’inégalités sociales. « Si le prix du carbone devient trop élevé, les ménages les plus modestes pourraient subir une hausse disproportionnée de leurs dépenses énergétiques », met en garde Eric Schoumsky. Pour limiter cet impact, certains pays envisagent de redistribuer une partie des recettes générées par la taxe carbone sous forme de chèques énergie ou de subventions ciblées.

Un autre défi réside dans la volatilité des marchés du carbone. « Les prix peuvent fluctuer fortement en fonction des spéculations ou des crises géopolitiques, ce qui rend difficile la planification à long terme pour les entreprises », explique le spécialiste. Enfin, certains craignent que les marchés du carbone ne deviennent des outils de greenwashing, où les entreprises achètent des crédits carbone pour compenser leurs émissions sans réellement réduire leur pollution.

Et maintenant ?

D’ici à 2030, la Commission européenne prévoit de renforcer son système EU ETS en intégrant de nouveaux secteurs, comme le maritime et l’aviation, et en réduisant progressivement le nombre de quotas gratuits alloués aux industries. Les négociations sur le cadre réglementaire post-2030, qui devraient s’achever d’ici fin 2026, pourraient introduire des mécanismes de correction pour limiter la volatilité des prix. Par ailleurs, les banques centrales devraient poursuivre leurs expérimentations en matière de finance verte, avec une attention particulière portée à l’harmonisation des critères ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance). Reste à voir si ces mesures suffiront à atteindre les objectifs climatiques de l’Accord de Paris.

Pour Kokou Agbo-Bloua, la tarification du carbone est un outil indispensable, mais elle doit être accompagnée d’autres politiques publiques pour garantir une transition juste et efficace. « La lutte contre le changement climatique ne se résume pas à un prix, mais à une combinaison de régulations, d’innovations technologiques et de changements de comportements », conclut-il. Les prochains mois seront déterminants pour évaluer l’impact réel de ces mécanismes et ajuster les stratégies en conséquence.

Une taxe carbone est un prélèvement fixe ou progressif sur les émissions de CO₂, dont le montant est décidé par les pouvoirs publics. Elle est simple à administrer mais peut être moins flexible face aux variations des coûts de réduction des émissions. Un marché du carbone, en revanche, repose sur un système de quotas échangeables : les entreprises reçoivent ou achètent des permis d’émissions et peuvent en vendre si elles réduisent leurs émissions en dessous de leur allocation. Ce mécanisme permet une réduction plus ciblée des émissions, mais il est plus complexe à gérer et peut être sujet à la spéculation.