Le débat sur le rôle des banques centrales dans la transition écologique s’intensifie. Selon BFM Business, la question d’un « assouplissement quantitatif vert » — autrement dit le financement de la transition climatique par des mécanismes monétaires — se pose avec acuité. Ce sujet a été au cœur d’un épisode de la série « 2050 Investors » diffusé le 4 juin 2026, où Kokou Agbo-Bloua, responsable mondial de la recherche économique chez Société Générale, interroge les limites et les opportunités d’une telle approche.

Ce qu'il faut retenir

  • Le changement climatique est désormais considéré comme un risque systémique pour la stabilité financière, poussant les banques centrales à revoir leurs priorités.
  • L’assouplissement quantitatif vert, qui consiste à acheter des obligations vertes pour soutenir l’économie, est évoqué comme un outil possible, mais soulève des questions d’indépendance et de cohérence avec les mandats traditionnels.
  • La BCE, via son Corporate Sector Purchase Programme, intègre déjà des critères environnementaux dans ses achats d’actifs, comme l’explique Isabel Schnabel et Frank Elderson.
  • L’équilibre entre lutte contre l’inflation, stabilité des prix et action climatique reste un défis majeur pour les institutions monétaires.

Un rôle redéfini pour les banques centrales

Longtemps cantonnées à leur mandat traditionnel — assurer la stabilité des prix et la croissance économique — les banques centrales voient leur mission évoluer. Le changement climatique, en altérant les équilibres économiques et financiers, les place désormais face à un dilemme : comment concilier indépendance monétaire et responsabilité climatique ? « Entre lutte contre l’inflation et financement de la transition, l’arbitrage n’est pas simple », souligne Kokou Agbo-Bloua dans l’épisode diffusé le 4 juin 2026. D’autant que les outils classiques, comme les taux directeurs, se révèlent insuffisants pour répondre à un enjeu aussi vaste.

Côté pratique, la Banque centrale européenne (BCE) a déjà franchi un pas avec son programme d’achat d’obligations vertes, intégré au Corporate Sector Purchase Programme (CSPP). Ce mécanisme permet d’influencer directement le coût du crédit pour les entreprises engagées dans la transition écologique. Selon Isabel Schnabel, membre du directoire de la BCE, et Frank Elderson, vice-président de l’institution, cette approche vise à « orienter les flux de capitaux vers des activités durables », tout en respectant les principes de neutralité de marché.

L’assouplissement quantitatif vert : un outil controversé

L’idée d’un assouplissement quantitatif vert — autrement dit une création monétaire ciblée pour financer des projets climatiques — divise les experts. Ses partisans y voient un moyen de débloquer des financements massifs pour des infrastructures décarbonées, tandis que ses détracteurs craignent une perte d’indépendance des banques centrales, voire une distorsion des marchés. « Le risque est de mélanger politique monétaire et politique climatique, ce qui pourrait affaiblir la crédibilité des institutions », avertit un économiste interrogé dans l’émission.

Pourtant, la BCE n’est pas la seule à explorer cette piste. La Banque d’Angleterre et la Banque du Japon ont également intégré des critères environnementaux dans leurs programmes d’achat d’actifs. Reste à savoir si cette approche peut être généralisée à l’échelle mondiale, sans créer de déséquilibres entre les pays. « L’enjeu est de trouver un cadre commun, compatible avec les réalités économiques de chaque zone », explique Frank Elderson.

Les limites d’une action monétaire

Si les banques centrales peuvent jouer un rôle d’impulsion, leur action reste contrainte par leur mandat et les outils dont elles disposent. L’assouplissement quantitatif vert, par exemple, ne saurait se substituer à des politiques budgétaires ambitieuses ou à des régulations sectorielles. « Les banques centrales peuvent faciliter la transition, mais elles ne peuvent pas la financer seules », rappelle Kokou Agbo-Bloua. D’autant que les marchés obligataires verts, bien qu’en croissance, ne représentent encore qu’une fraction des émissions mondiales.

Autre écueil : la question de la mesure de l’impact climatique. Comment évaluer l’empreinte carbone d’une entreprise ou d’un secteur ? Les critères actuels, souvent critiqués pour leur manque de transparence, peinent à refléter la réalité. « Sans méthodologie robuste, le risque de greenwashing est réel », souligne un expert cité dans l’émission. La BCE travaille donc à l’amélioration de ses outils d’évaluation, mais le processus reste long et complexe.

Et maintenant ?

Plusieurs échéances pourraient faire avancer le débat dans les mois à venir. La BCE doit publier, d’ici la fin de l’année 2026, une révision de sa stratégie monétaire incluant des critères climatiques renforcés. Par ailleurs, le sommet du G20 prévu en octobre 2026 pourrait proposer un cadre international pour coordonner les actions des banques centrales en matière de transition écologique. Enfin, l’entrée en vigueur, en 2027, de la directive européenne sur la taxonomie verte pourrait imposer aux institutions financières des standards plus stricts en matière de financement durable.

Un équilibre à trouver

Le cas de la BCE illustre les tensions inhérentes à cette nouvelle mission des banques centrales. D’un côté, leur action peut accélérer la transition en orientant les capitaux vers des secteurs moins polluants. De l’autre, elles risquent de s’éloigner de leur cœur de métier, au risque de perdre en efficacité. « Le défi est de rester crédible tout en répondant à l’urgence climatique », résume Isabel Schnabel. Une équation d’autant plus complexe que les attentes des marchés et des citoyens divergent souvent.

Pour Kokou Agbo-Bloua, la solution pourrait résider dans une approche progressive, combinant innovation monétaire et coopération internationale. « Les banques centrales ne peuvent pas tout faire, mais elles peuvent montrer l’exemple », estime-t-il. Reste à savoir si cette approche suffira à mobiliser les 1 000 à 2 000 milliards de dollars annuels nécessaires, selon les estimations de l’ONU, pour financer la transition d’ici 2050.

Il s’agit d’un mécanisme par lequel une banque centrale achète des actifs financiers — comme des obligations vertes — pour injecter des liquidités dans l’économie tout en soutenant des projets respectueux de l’environnement. Contrairement à un assouplissement quantitatif classique, il cible spécifiquement des secteurs ou des entreprises engagés dans la transition écologique.

Plusieurs craintes les freinent : perte d’indépendance face aux gouvernements, risque de distorsion des marchés, ou encore difficulté à évaluer l’impact réel des projets financés. Sans compter que leur mandat traditionnel — assurer la stabilité des prix — pourrait être mis à mal si elles s’éloignent de leur rôle initial.