Les interactions sociales quotidiennes se transforment sous l’effet des outils numériques. Selon Franceinfo - Sciences, une étude récente menée par deux chercheurs américains met en lumière une baisse significative du nombre de mots prononcés chaque jour. Matthias Mehl, de l’université d’Arizona, et Valeria Pfeiffer, de l’université du Missouri-Kansas City, ont analysé les enregistrements audio de plus de deux mille participants entre 2005 et 2019, révélant une érosion progressive des échanges oraux.
Ce qu'il faut retenir
- Une étude de 2026 révèle une diminution moyenne de 338 mots prononcés par jour et par personne depuis 2005.
- Les jeunes de moins de 25 ans perdent jusqu’à 452 mots par jour, un phénomène surnommé « effet Komi ».
- Les caisses automatiques, le paiement sans contact et les bornes interactives réduisent les échanges avec les commerçants.
- Les applications de commande en ligne remplacent les interactions orales avec les serveurs ou vendeurs.
- Le recul des échanges en face-à-face aggrave un sentiment de solitude et affaiblit les compétences sociales.
Une baisse mesurée des échanges oraux, confirmée par la science
Pour évaluer l’impact des technologies sur notre loquacité, les chercheurs ont passé au crible les données de vingt-deux études distinctes, compilant les enregistrements de quelque deux mille deux cents participants âgés de tous horizons. Leur objectif : mesurer le nombre de mots prononcés quotidiennement entre 2005 et 2019. Les résultats, publiés en 2026, confirment une tendance de fond : une baisse moyenne de 338 mots par jour et par personne sur cette période.
Cette diminution ne touche pas uniquement les conversations longues, mais surtout les échanges courts et spontanés. Les technologies, en automatisant des interactions autrefois verbales, suppriment des occasions de s’exprimer à l’oral. Les caisses automatiques en supermarché, les paiements sans contact ou les bornes de commande en restaurant réduisent drastiquement les échanges avec les employés. De même, les applications de livraison ou de réservation remplacent les demandes formulées à voix haute auprès d’un interlocuteur humain.
Les jeunes générations, premières victimes de ce recul
Si tous les groupes d’âge sont concernés, les moins de 25 ans subissent une baisse plus marquée : 452 mots en moins par jour. Les chercheurs ont baptisé ce phénomène « l’effet Komi », en référence à la série de mangas japonais « Komi cherche ses mots », publiée entre 2016 et 2025. L’héroïne, Komi Shūko, incarne une jeune femme souffrant de difficultés à communiquer socialement, un trait que les auteurs de l’étude estiment partagé par une partie de la jeunesse actuelle.
Ce recul s’explique en grande partie par une socialisation précoce dans un environnement numérique. Les échanges via SMS, messageries instantanées ou réseaux sociaux ne compensent pas les interactions en face-à-face. Selon les chercheurs, les jeunes générations, dites « Génération Z », éprouvent des difficultés croissantes à aborder des inconnus, même dans un cadre professionnel. De nombreux employeurs soulignent ainsi la timidité de certains jeunes recrues, capables de discuter aisément avec des collègues, mais paralysées à l’idée de s’adresser à un client ou un prospect.
Le « small talk », une compétence en voie de disparition ?
Les Anglo-Saxons désignent par « small talk » ces échanges anodins et informels qui ponctuent le quotidien : un commentaire sur la météo, une question polie à un voisin, ou encore une remarque sur un produit en magasin. Ces interactions, bien que brèves, jouent un rôle clé dans le maintien des liens sociaux. Leur raréfaction affaiblit progressivement le tissu relationnel, surtout dans les milieux professionnels où la capacité à engager la conversation avec des tiers est souvent cruciale.
Le recours massif aux messages vocaux asynchrones ou aux courriels, bien que pratique, ne permet pas de développer cette aisance à l’oral. Les compétences en « small talk » s’acquièrent généralement par la pratique, dans des contextes informels. Or, avec l’automatisation des services et la digitalisation des interactions, ces occasions se font de plus en plus rares.
« Les jeunes générations sont moins à l’aise pour engager une conversation spontanée, même sur des sujets simples. Cela peut devenir un handicap dans un environnement professionnel où la relation humaine reste un atout majeur »,souligne un psychologue du travail cité par les chercheurs.
Un phénomène aux conséquences multiples
Au-delà de la simple réduction du nombre de mots, cette tendance interroge sur l’évolution de notre rapport aux autres. Le sentiment de solitude, souvent évoqué par les chercheurs, n’est pas anodin. Plusieurs études ont en effet démontré que les échanges en face-à-face favorisent la libération d’ocytocine, une hormone associée au bien-être. À l’inverse, les interactions numériques, bien que nombreuses, ne produisent pas le même effet.
Les professionnels de santé mentale s’inquiètent également de ce recul. Les thérapies basées sur la parole, comme les entretiens psychologiques, pourraient devenir moins accessibles si les patients perdent l’habitude de s’exprimer oralement. De même, dans le domaine de l’éducation, les enseignants observent une difficulté croissante chez les élèves à formuler des questions ou des réponses à l’oral, un constat qui alimente les débats sur l’enseignement des compétences relationnelles.
Des solutions existent-elles ?
Face à ce constat, certains acteurs tentent d’agir. Des entreprises organisent désormais des ateliers de « réapprentissage du small talk » pour leurs jeunes recrues, tandis que des municipalités lancent des programmes visant à recréer du lien social dans les espaces publics. Ces initiatives restent cependant marginales et peinent à compenser l’omniprésence des outils numériques.
Les chercheurs insistent sur la nécessité d’un équilibre. Les technologies ne sont pas en soi néfastes, mais leur usage doit être repensé pour préserver ce qui fait la richesse des interactions humaines : la parole, le ton, le regard, et cette capacité unique à s’adapter à son interlocuteur en temps réel. Comme le résume un sociologue interrogé par Franceinfo - Sciences : « Le numérique a révolutionné nos modes de communication, mais il ne doit pas nous faire oublier que le langage, dans sa dimension orale, reste un pilier de notre humanité. »
L’« effet Komi » fait référence à un phénomène observé chez les jeunes de moins de 25 ans, caractérisé par une baisse importante du nombre de mots prononcés quotidiennement, en raison de leur socialisation précoce dans un environnement numérique. Ce terme s’inspire de la série de mangas « Komi cherche ses mots », qui met en scène une héroïne en difficulté pour communiquer socialement.
Non. Plusieurs études, dont celle de Mehl et Pfeiffer, soulignent que les échanges écrits ou asynchrones ne reproduisent pas les bénéfices des interactions en face-à-face, notamment en termes de libération d’ocytocine et de développement des compétences sociales. Le « small talk » oral joue un rôle unique dans le maintien des liens sociaux.