Alors que l’élection présidentielle de 2027 approche, le sociologue Manuel Cervera-Marzal publie une tribune dans Le Monde – Politique pour interroger une stratégie politique souvent considérée comme gagnante : la conquête des électeurs modérés. Selon lui, cette approche pourrait être dépassée par un enjeu autrement plus déterminant : la remobilisation des abstentionnistes, dont le poids électoral n’a cessé de croître ces dernières années.

Ce qu'il faut retenir

  • La victoire en 2027 ne se jouerait plus au centre, mais dans la capacité à mobiliser les abstentionnistes, souligne Manuel Cervera-Marzal.
  • L’abstention a atteint des niveaux records lors des dernières consultations, notamment en 2022 avec près de 28 % au second tour.
  • Les partis traditionnels peinent à reconquérir ces électeurs, souvent désengagés de la vie politique.
  • La stratégie de recentrage, souvent présentée comme incontournable, pourrait ne plus suffire à garantir une victoire.

Une stratégie politique à reconsidérer

Manuel Cervera-Marzal, sociologue spécialiste des mouvements sociaux et de la participation politique, rappelle dans sa tribune que la logique du « recentrage » a longtemps dominé les campagnes électorales. « Autant dire que, pendant des décennies, la conquête des électeurs modérés a été présentée comme la clé de la victoire », explique-t-il. Pourtant, cette approche, bien que toujours défendue par certains partis, pourrait ne plus correspondre à la réalité politique actuelle.

Le chercheur souligne que les partis traditionnels, qu’ils soient de droite ou de gauche, ont historiquement axé leurs campagnes sur une conquête du centre de l’échiquier politique. Une stratégie visant à séduire les électeurs indécis ou modérés, perçus comme décisifs dans une élection serrée. « Or, aujourd’hui, la donne a changé », affirme-t-il. « Ce n’est plus tant la conquête de ces électeurs qui fait la différence, mais bien la remobilisation de ceux qui ne votent plus. »

L’abstention, un réservoir de voix à exploiter

Selon les données disponibles, l’abstention a connu une progression constante lors des dernières élections. Lors du second tour de la présidentielle de 2022, elle avait atteint près de 28 % des inscrits, un record pour une élection de cette envergure. « Ces chiffres montrent que des millions de citoyens se détournent des urnes », précise Cervera-Marzal. « Bref, autant dire que leur participation pourrait, à elle seule, redéfinir l’issue du scrutin de 2027. »

Le sociologue rappelle que cette abstention ne touche pas uniformément tous les segments de la population. Les jeunes, les classes populaires et les territoires périurbains sont particulièrement touchés par ce désengagement. « Les partis politiques ont tendance à sous-estimer ce phénomène, alors même qu’il pourrait être déterminant », ajoute-t-il.

« Il ne s’agit plus de conquérir des électeurs modérés, mais de remobiliser ceux qui ne votent pas. C’est là que se jouera la prochaine élection présidentielle. »
— Manuel Cervera-Marzal, sociologue

Un défi pour les partis traditionnels

Cervera-Marzal pointe du doigt l’incapacité des partis traditionnels à s’adapter à cette nouvelle donne. « Les formations politiques peinent à proposer un discours qui parle à ces électeurs désengagés », souligne-t-il. « Elles restent souvent prisonnières d’un clivage gauche-droite qui ne les intéresse plus, ou bien d’un discours technocratique qui ne répond pas à leurs préoccupations concrètes. »

Le sociologue note également que les mouvements politiques émergents, comme ceux qui se réclament de la justice sociale ou de l’écologie radicale, parviennent parfois à capter une partie de cet électorat. « Ces nouveaux acteurs montrent qu’il est possible de mobiliser des citoyens en dehors des cadres traditionnels », explique-t-il. « Reste à voir si les partis établis sauront s’en inspirer. »

Et maintenant ?

D’ici à 2027, les partis politiques devront donc choisir entre deux stratégies : poursuivre une logique de recentrage, risquant de laisser de côté une partie croissante de l’électorat, ou bien tenter de remobiliser les abstentionnistes. Les premières initiatives en ce sens pourraient se multiplier dès les prochaines élections intermédiaires, comme les régionales ou les législatives, qui serviront de test pour 2027. Une chose est sûre : la capacité à convaincre les non-votants sera un enjeu majeur pour les candidats à la présidentielle.

Quant à Manuel Cervera-Marzal, il appelle à une réflexion plus large sur la participation politique en France. « La question n’est plus seulement de savoir qui va gagner, mais qui va voter », conclut-il. « Et cela change complètement la donne. »

L’abstention a atteint près de 28 % au second tour de la présidentielle de 2022. Si une partie de cet électorat se mobilise en 2027, cela pourrait modifier l’issue du scrutin, surtout dans une élection serrée. Les partis traditionnels, qui misent souvent sur le centre, pourraient être désavantagés s’ils ne parviennent pas à convaincre ces électeurs de retourner aux urnes.