Un expert en santé connectée, adepte du quantified self depuis quinze ans, annonce dans une tribune publiée sur Numerama son départ de Bevel, l’application qu’il considérait jusqu’alors comme la référence en matière de coaching santé basé sur l’intelligence artificielle. Selon ses propres termes, ce choix s’explique par la qualité même du produit, qui a rendu l’outil superflu dans le cadre de son projet personnel. Une décision qui interroge sur l’avenir des applications de santé connectée, entre dépendance technologique et quête d’autonomie.

Ce qu'il faut retenir

  • Un expert en quantified self a utilisé Bevel pendant plusieurs mois avant d’y mettre fin, malgré l’excellence reconnue de l’application.
  • L’outil a permis de corriger des déséquilibres alimentaires et d’améliorer la compréhension de son propre corps, mais son utilité a diminué avec le temps.
  • Bevel est saluée pour son analyse globale de la santé, mais critiquée pour ses lacunes en matière de sport et son manque d’ouverture à d’autres plateformes.
  • Les géants de la tech (Apple, Google) peinent à rattraper Bevel, malgré des moyens bien supérieurs.
  • L’avenir de la santé connectée passerait par des outils moins intrusifs, plus automatisés et moins dépendants des données saisies manuellement.

Pour cet expert, Bevel représentait bien plus qu’une simple application : un coach virtuel capable de relier des données disparates — nutrition, marqueurs biologiques, habitudes de vie — et de fournir des analyses contextualisées, parfois plus précises que celles d’un médecin du sport. « Le coach de Bevel sait tout relier, tout contextualiser, comme un médecin du sport. Parfois même mieux », déclare-t-il. Pourtant, c’est précisément cette efficacité qui a conduit à son abandon. « Plus Bevel a bien fait son travail, moins j’ai eu besoin qu’il me dise certaines choses », précise-t-il.

Son parcours avec Bevel s’inscrit dans un projet plus large de quantified self, entamé il y a quinze ans. Pendant des années, il a enregistré et analysé ses données de santé et ses performances sportives, d’abord manuellement, puis via des outils automatisés. L’arrivée des modèles de langage (LLM) et de l’IA générative l’a poussé à intégrer ces technologies à son approche. Il a testé plusieurs solutions — ChatGPT, Claude, Gemini — avant de découvrir Bevel, lancé en 2024. « J’ai commencé à travailler sur mon propre smart coach, en me répétant sans arrêt la même chose : il manquait une vraie application », explique-t-il. Bevel a comblé ce vide, du moins temporairement.

Une application révolutionnaire, mais aux limites évidentes

Bevel a marqué un tournant dans le domaine de la santé connectée. Son approche repose sur quatre piliers : la collecte de données, leur contextualisation, leur analyse et la fourniture de conseils utiles. Une recette simple en théorie, mais que peu d’acteurs avaient réussi à maîtriser. Apple, Google et les spécialistes du secteur avaient échoué là où Bevel a réussi, selon l’expert. Pourtant, malgré ses qualités, l’application présente des faiblesses structurelles.

Son principal défaut réside dans sa focalisation initiale sur le fitness et la santé, au détriment d’autres disciplines sportives. Bevel a été conçu comme une amélioration d’Apple Santé, avec un fort accent sur l’activité physique. « À la base, Bevel était surtout pensé comme une amélioration d’Apple Santé avec un fort focus fitness », rappelle-t-il. Cette orientation se ressent encore aujourd’hui. Certaines données essentielles ne sont pas prises en compte, et l’application limite ses connecteurs à Apple Santé et Garmin. « Le refus de s’ouvrir à d’autres plateformes limite énormément la richesse des analyses », souligne-t-il. Par ailleurs, l’application néglige des disciplines comme l’âge biologique, pourtant centrale dans ses récentes mises à jour.

Ces lacunes s’expliquent en partie par son origine. Bevel visait à combler un manque dans l’écosystème Apple, une stratégie qui a fonctionné pendant un temps. Mais aujourd’hui, elle freine son évolution. « Pourquoi vouloir absolument devenir une plateforme complète alors que leur véritable force est surtout dans la santé ? », s’interroge l’expert. Pour lui, Bevel devrait se concentrer sur ce qu’elle fait le mieux : l’analyse globale de la santé, plutôt que de tenter de concurrencer Strava, Coros ou Garmin sur leur terrain. « Bevel ne peut pas, et ne doit probablement pas, devenir la plateforme ultime pour les sportifs », estime-t-il. Les utilisateurs compensent déjà ces limites en utilisant des outils complémentaires comme ChatGPT ou Gemini.

L’IA au service de l’autonomie, pas de la dépendance

Le paradoxe de Bevel illustre une tension fondamentale dans le domaine de la santé connectée : comment concilier l’efficacité d’un outil technologique avec la nécessité de rendre l’utilisateur autonome ? Pour cet expert, la réponse réside dans la simplicité et l’invisibilité. « Si l’IA veut réellement réussir dans la santé connectée, elle devra devenir invisible », affirme-t-il. Moins de saisie, moins d’effort, moins de friction. Plus d’automatisation, plus de simplicité. Sinon, elle restera un outil réservé aux passionnés, et non une révolution grand public.

Son expérience avec Bevel a été révélatrice. Au fil des mois, il a progressivement moins dépendu de l’application. « Petit à petit, j’ai commencé à moins dépendre de l’application. Parce que je comprenais mieux ce qu’elle essayait de me montrer », explique-t-il. L’outil lui a permis de mieux se connaître, de corriger des erreurs alimentaires et d’optimiser ses performances. Mais cette prise de conscience s’est accompagnée d’un autre constat : la pression exercée par la quantification permanente. « Tout mesurer finit par créer une forme de pression », reconnaît-il. Chaque repas, chaque séance, chaque nuit devient une donnée à analyser, une performance à améliorer. Même pour un passionné comme lui, cette charge mentale peut devenir épuisante.

Cette réflexion rejoint les débats actuels sur les limites de la santé connectée. Les outils comme Bevel promettent de transformer la façon dont on prend soin de soi, mais ils soulèvent aussi des questions éthiques et pratiques. Jusqu’où doit-on aller dans la collecte et l’analyse des données personnelles ? Comment éviter que ces technologies ne deviennent une source de stress plutôt qu’un levier d’amélioration ? Pour cet expert, la réponse passe par une utilisation raisonnée de ces outils, où la technologie sert l’humain, et non l’inverse. « Le but final devrait être profondément humaniste : utiliser la technologie pour redonner de l’autonomie à l’humain », conclut-il.

Et maintenant ?

Bevel, malgré ses limites, reste aujourd’hui l’une des applications les plus avancées en matière de santé connectée. Mais son avenir dépendra de sa capacité à évoluer : élargir ses connecteurs, améliorer ses analyses sportives et simplifier son interface. Les géants de la tech, comme Google avec Fitbit Air ou Apple avec ses améliorations Santé, pourraient rattraper leur retard d’ici un à deux ans. Reste à savoir si ces acteurs, souvent ralentis par leurs processus internes, parviendront à proposer une alternative aussi pertinente que Bevel.

Pour les utilisateurs, la question est désormais de savoir comment intégrer ces outils sans en devenir prisonnier. L’idéal serait de développer une relation équilibrée avec la technologie, où l’IA agit comme un assistant discret plutôt que comme un coach omniprésent. Les prochains mois seront déterminants pour Bevel et ses concurrents, alors que le marché de la santé connectée continue de se structurer.

Le quantified self désigne une démarche qui consiste à mesurer et analyser quotidiennement des données personnelles — santé, activité physique, alimentation, sommeil, etc. — afin d’optimiser son bien-être ou ses performances. Popularisé au début des années 2010, ce mouvement repose sur l’utilisation d’applications, de capteurs et d’outils technologiques pour collecter et interpréter ces informations.

Plusieurs raisons expliquent ce retard, selon l’expert interrogé. D’abord, les grands groupes comme Apple ou Google sont souvent freinés par leur taille et leurs processus internes, qui ralentissent l’innovation. Ensuite, Bevel bénéficie d’une culture startup agile, capable de prendre des décisions rapidement. Enfin, la santé connectée nécessite une approche transversale — combinant données médicales, sportives et comportementales — que peu d’acteurs maîtrisent parfaitement.