Avec l'intensification des vagues de chaleur et la multiplication des départs de feu, la France fait face à une remise en question de ses stratégies traditionnelles de lutte contre les incendies. Selon Reporterre, chercheurs, pompiers et acteurs locaux s'accordent sur un constat : « la stratégie actuelle a montré ses limites ». Face à l'ampleur des sinistres, une approche radicalement différente émerge, centrée sur la prévention et l'adaptation des territoires. Cette réflexion s'inscrit dans un contexte où les paysages méditerranéens, mais aussi des régions jusqu'alors épargnées, subissent des mégafeux aux conséquences dévastatrices.
Ce qu'il faut retenir
- Les méthodes traditionnelles de lutte contre les incendies (canons à eau, débroussaillage systématique) peinent à endiguer l'augmentation des surfaces brûlées chaque été.
- Des experts plaident pour une « culture du feu » adaptée, inspirée des pratiques ancestrales des paysans et des éleveurs.
- La création de paysages « pare-feu » — mosaïques de zones cultivées, de forêts gérées et de zones urbaines protégées — est présentée comme une solution durable.
- La France accuse un « déficit de culture du feu », selon plusieurs spécialistes interrogés par Reporterre.
- Des expérimentations locales, comme en Ardèche ou dans les Cévennes, montrent des résultats encourageants.
Une stratégie dépassée face à l'urgence écologique
Depuis des décennies, la lutte contre les incendies repose principalement sur deux leviers : l'extinction rapide des feux dès leur déclaration et le débroussaillage préventif des zones à risque. Pourtant, ces méthodes s'avèrent de moins en moins efficaces. En 2025, plus de 60 000 hectares ont été ravagés par les flammes en France, un chiffre en hausse constante depuis 2017, selon les données de l'Observatoire européen des forêts. « On ne peut plus se contenter de réagir après le départ du feu », souligne Marc Castellnou, responsable des opérations à la Sécurité civile, qui a travaillé sur plusieurs grands incendies en Europe. Reporterre rapporte que ce dernier insiste sur la nécessité de repenser l'aménagement des territoires plutôt que de compter uniquement sur les moyens aériens et terrestres.
Réapprendre à cohabiter avec le feu
Parmi les pistes explorées, celle d'une « culture du feu » — c'est-à-dire une gestion intégrée des paysages où le feu est considéré comme un élément naturel à maîtriser — gagne du terrain. Cette approche s'appuie sur des techniques anciennes, comme le brûlage dirigé, pratiqué par les éleveurs pour entretenir les pâturages. « Il ne s'agit pas de laisser brûler n'importe comment, mais de créer des zones tampons où le feu peut être contrôlé », explique Laurence Basset, chercheuse à l'INRAE. Selon elle, « plus les mêmes incendies qu'à l'époque » ne peuvent plus être combattus avec les mêmes outils. Des projets pilotes, comme celui mené dans le Parc naturel régional des Cévennes, démontrent que des paysages mosaïques — alternant cultures, haies et forêts clairsemées — réduisent significativement la propagation des incendies.
Des paysages « pare-feu » pour protéger les populations
Au-delà de la gestion forestière, l'enjeu est aussi architectural et urbain. Les experts interrogés par Reporterre soulignent l'importance de concevoir des espaces habités résistants au feu. Cela passe par des règles strictes d'urbanisme dans les zones à risque : matériaux ignifugés, distances minimales entre les bâtiments et les zones boisées, ou encore création de coupures de combustible végétal. « C'est la fin d'un imaginaire du contrôle », estime Jacques Vignal, architecte spécialisé en résilience territoriale. Il rappelle que des régions comme la Corse ou la Provence ont déjà adapté leurs normes après les grands incendies de 2022 et 2023, mais que ces mesures restent insuffisantes à l'échelle nationale.
Un mouvement qui prend de l'ampleur
Cette réflexion n'est plus l'apanage de quelques militants écologistes. Elle est désormais portée par des acteurs institutionnels, comme l'Office national des forêts (ONF) ou la Fédération nationale des chasseurs. Lors du dernier Salon de l'agriculture, une table ronde était entièrement consacrée à ce sujet, avec la participation du ministère de la Transition écologique. « Nous avons un déficit de culture du feu en France », a admis Christophe Béchu, alors ministre de la Transition écologique, lors d'une intervention en juin 2025. Il a annoncé le lancement d'un plan national de prévention des incendies, incluant des campagnes de sensibilisation et des financements pour les collectivités locales.
Pour aller plus loin, Reporterre propose une série de reportages sur les alternatives locales en matière de gestion des feux, ainsi qu'un dossier complet sur les outils de prévention disponibles pour les particuliers et les collectivités.
La « culture du feu » désigne une approche globale où le feu est considéré comme un phénomène naturel à intégrer dans la gestion des territoires, plutôt qu’un ennemi à éradiquer. Contrairement à la lutte classique, qui mise sur l’extinction rapide des incendies, cette méthode privilégie la prévention à long terme : brûlage dirigé, création de paysages mosaïques, ou encore adaptation des zones urbaines. L’objectif est de réduire l’intensité et la propagation des feux, tout en préservant les écosystèmes, comme le rapportent plusieurs chercheurs interrogés par Reporterre.