Un nouveau label littéraire portugais, Kiala, vient d’être lancé avec pour mission de publier exclusivement des livres écrits par des auteurs noirs. Officiellement lancé en mai 2026 sous l’égide de la maison d’édition Vírgula d’Interrogação, ce projet porté par l’éditrice Elga Fontes vise à corriger une sous-représentation persistante sur le marché éditorial portugais. Selon nos confrères de Euronews FR, cette initiative s’inscrit dans un mouvement plus large de promotion de la diversité littéraire au Portugal, où les auteurs non blancs restent minoritaires dans les catalogues des maisons d’édition.
Ce qu’il faut retenir
- Kiala, un label éditorial lancé en mai 2026, publie exclusivement des auteurs noirs pour combler un manque de représentation sur le marché portugais.
- Le nom Kiala, issu du kimbundu (langue bantoue d’Angola), signifie « illuminer » ou « apporter de la lumière ».
- En 2026, deux titres sont publiés, et le catalogue 2027 est déjà bouclé avec trois œuvres de fiction. En 2028, le label prévoit d’élargir son offre aux auteurs portugais.
- Elga Fontes rejette l’idée que Kiala crée un espace fermé : son objectif est d’intégrer ces voix dans le marché traditionnel, et non de les marginaliser.
- Le label entend déconstruire les stéréotypes selon lesquels les auteurs noirs ne pourraient écrire que sur le racisme ou la souffrance.
Un projet né d’un constat : la sous-représentation des auteurs noirs au Portugal
Le projet Kiala est le fruit d’une réflexion entamée il y a plusieurs années par Elga Fontes, alors éditrice chez Vírgula d’Interrogação. Pendant son master, elle a analysé le catalogue d’une maison d’édition portugaise et a constaté que, sur trois années étudiées, à peine 10 % des livres publiés étaient signés par des auteurs non blancs. Ce constat l’a conduite à élargir son enquête à d’autres groupes éditoriaux, confirmant une tendance similaire. « Il manquait, et il manque toujours, davantage d’espace pour des livres d’auteurs noirs », a-t-elle déclaré à Euronews FR.
Au Portugal, aucune étude formelle ne recense systématiquement la représentation raciale dans l’édition. Pour Elga Fontes, le problème ne peut être attribué à un seul acteur : éditeurs, agents littéraires, critiques et lecteurs contribuent, parfois involontairement, à maintenir cette inégalité. « Le marché portugais est petit et fragile. Les maisons d’édition cherchent des titres au potentiel commercial, et les réseaux sociaux amplifient les livres qui concentrent déjà l’attention », explique-t-elle. Certains lecteurs, ajoute-t-elle, sont moins enclins à s’intéresser à des œuvres perçues comme éloignées de la norme.
Kiala, un label qui refuse d’être une « catégorie » littéraire
Le nom Kiala, choisi par Elga Fontes, puise ses racines dans le kimbundu, une langue bantoue parlée en Angola. Il signifie « illuminer » ou « apporter de la lumière ». « Ce nom résume ce que nous voulons construire », précise-t-elle. Le projet a été présenté à la direction de Vírgula d’Interrogação il y a deux ans, avant de recevoir le feu vert et de se concrétiser en deux années de travail. « Kiala n’a pas vocation à être une critique, mais un encouragement de plus », souligne Elga Fontes. Le label se positionne comme une réponse à une inégalité réelle, et non comme une volonté de cloisonner les auteurs noirs dans un espace à part.
L’un des principes fondamentaux de Kiala est de déconstruire l’idée que la littérature d’auteurs noirs doive nécessairement porter sur l’expérience raciale. Pour Elga Fontes, parler d’une « expérience noire » au singulier est réducteur : « Les personnes noires vivent des expériences différentes, même si certaines sont traversées par des problèmes communs, comme le racisme. » Le label cherche ainsi à combattre l’association automatique entre auteurs noirs et récits de souffrance. « Nous voulions déconstruire l’idée selon laquelle une personne noire ne peut écrire que sur le racisme et la douleur », explique-t-elle.
« Nous avons tendance à considérer les créations de personnes noires comme une exception, et non comme des œuvres universelles. Un auteur blanc peut écrire sur pratiquement n’importe quel sujet et voir la qualité de son travail reconnue indépendamment du thème ; pour les auteurs noirs, ce principe ne s’applique pas toujours. »
— Elga Fontes, fondatrice de Kiala
Deux premiers titres ambitieux, avec une ligne éditoriale exigeante
Le premier livre publié par Kiala est Feminismo na Periferia (en français : Féminisme en périphérie), un essai de la militante américaine Mikki Kendall. L’ouvrage questionne un féminisme présenté comme universel et aborde des thèmes comme l’ethnicité, la classe, la pauvreté et la violence. Le deuxième titre, prévu pour novembre 2026, sera A Morte de Vivek Oji (en français : La Mort de Vivek Oji), un roman de l’autrice nigériane Akwaeke Emezi, publié en anglais en 2020. Ce roman, salué par la critique internationale, explore des thèmes comme l’identité, la découverte de soi et la famille, tout en dressant un portrait de la société nigériane.
Le choix des titres obéit à plusieurs critères. L’équipe de Kiala cherche à comprendre « quelle conversation ce livre pourra lancer ou prolonger au Portugal » et ce que les lecteurs pourront y trouver. « Un bon livre est un livre qui n’en finit jamais de dire ce qu’il a à dire. C’est notre boussole dans le choix de nos livres. Un livre qui ait beaucoup à dire », résume Elga Fontes. Pour autant, le label assume un critère racial comme un outil de correction d’une inégalité, et non comme un critère suffisant pour la publication. « Notre critère racial est purement instrumental. Ce n’est pas l’affirmation que les auteurs noirs forment une catégorie littéraire homogène, qui devrait être confinée à un espace unique », précise-t-elle.
Intégrer, pas marginaliser : l’ambition de Kiala face aux perceptions
Elga Fontes rejette l’idée que Kiala pourrait placer les auteurs noirs dans un espace en marge du marché. « Kiala est présente sur l’ensemble du marché éditorial, dans la mesure de ce qui nous est possible. Nous n’avons pas uniquement une librairie Kiala, nous n’avons pas seulement un petit espace où les auteurs noirs peuvent être. Notre objectif consiste à inclure des voix là où elles sont peu nombreuses », défend-elle. L’objectif est de « normaliser l’idée d’entrer dans une librairie portugaise et d’y trouver des auteurs noirs, de différents pays, différents genres et différentes perspectives, sans que cela soit perçu comme quelque chose d’exceptionnel ».
Le label reconnaît que sa démarche peut être perçue comme celle d’une maison d’édition de niche, voire comme une initiative raciste. « Les perceptions sont multiples, mais il ne m’appartient pas de faire la police de ce que les gens pensent de Kiala. Mon rôle est seulement de publier des livres d’auteurs noirs », souligne Elga Fontes. La même préoccupation guide le choix des professionnels impliqués dans la production des livres : correcteurs, traducteurs, designers doivent répondre à des critères de qualité, mais Kiala cherche aussi à intégrer des professionnels noirs. « Ces professionnels existent au Portugal, même s’ils ont un accès plus difficile, parce qu’il y en a effectivement très peu qui travaillent activement avec des maisons d’édition », explique-t-elle.
Un modèle inspiré par l’international, mais ancré dans le Portugal
Kiala n’est pas un projet isolé. Elga Fontes cite plusieurs initiatives similaires à l’échelle internationale, comme la New Beacon (Royaume-Uni), la Malê (Brésil), la Black Classic Press (États-Unis) ou encore Présence Africaine (France), créée en 1949 pour offrir une tribune aux penseurs et écrivains africains et de la diaspora. « Beaucoup de personnes ont accompli ce travail bien avant l’existence de Kiala. Je crois que Kiala existe grâce à ce travail et grâce à ces personnes », relève-t-elle. Pour l’instant, la dimension de Kiala reste modeste : en 2026, deux livres sont publiés, et en 2027, trois titres sont prévus. Le catalogue 2027 est déjà bouclé, et celui de 2028 intégrera des auteurs portugais. « Nous aimerions récupérer l’investissement que nous faisons dans nos livres. Pour nous, ce serait déjà idéal pour pouvoir continuer à publier toujours davantage », explique Elga Fontes.
L’objectif ultime est que les auteurs noirs cessent d’être une exception dans les librairies portugaises. Qu’ils puissent être lus simplement pour ce qu’ils écrivent : qu’il s’agisse d’identité, de fantasy, d’humour, de science-fiction, de famille ou de tout autre thème. « Il existe de nombreux livres d’auteurs noirs qui ne parlent pas de racisme, et tant mieux », conclut Elga Fontes.
Le mot Kiala provient du kimbundu, une langue bantoue parlée en Angola, et signifie « illuminer » ou « apporter de la lumière ». Ce choix reflète l’ambition du label : mettre en lumière les auteurs noirs et leurs œuvres, tout en apportant une nouvelle perspective sur la littérature portugaise.
Oui. À partir de 2028, Kiala prévoit d’élargir son catalogue aux auteurs portugais. Les critères de sélection resteront centrés sur la qualité littéraire et la capacité à lancer ou prolonger des conversations pertinentes au Portugal, tout en évitant les stéréotypes liés à la représentation raciale. Aucun détail supplémentaire n’a encore été communiqué sur les premiers auteurs portugais sélectionnés.