Depuis plusieurs mois, les pays d’Asie centrale subissent les répercussions indirectes de la guerre en Ukraine, se traduisant par une crise énergétique qui s’étend bien au-delà des frontières russes. Selon Courrier International, les automobilistes kirghizes peinent désormais à trouver des carburants comme l’IA-95 ou l’IA-98 dans les stations-service de Bichkek, tandis que les vols entre l’Ouzbékistan et la Russie sont réduits en raison d’une pénurie et d’une hausse des prix du kérosène. Une situation qui pousse des conducteurs russes à traverser la frontière kazakhe pour effectuer un plein, comme en témoignent plusieurs publications sur les réseaux sociaux citées par Current Time, chaîne russophone de Radio Free Europe/Radio Liberty.

Ce qu'il faut retenir

  • Des automobilistes russes effectuent des trajets au Kazakhstan pour profiter de prix du carburant deux fois moins élevés qu’en Russie, où le litre d’AI-95 dépasse parfois 1,15 euro.
  • La production pétrolière kazakhe a chuté d’un quart après une attaque ukrainienne sur une usine russe de traitement de gaz, située à Orenbourg, qui traite aussi le gaz du gisement kazakh de Karachaganak.
  • Le Kirghizistan importe plus de 90 % de son essence et de son diesel depuis la Russie, et craint des pénuries si les frappes contre les raffineries russes se poursuivent.
  • Les autorités kazakhes ont déjoué 61 tentatives de sortie illégale de carburant en deux jours début juillet, soit environ 4 000 litres interceptés, illustrant l’ampleur du trafic transfrontalier.

Une dépendance énergétique qui expose la région aux aléas russes

Cette crise n’est pas seulement conjoncturelle, mais structurelle, comme le souligne Oljas Baïdildinov, expert kazakh cité par Bes.media : « La Russie est une grande batterie externe pour l’Asie centrale. Le moindre problème se traduit par des pertes économiques pour les voisins. » Un avis partagé par le service russophone de la BBC, qui remonte jusqu’à l’attaque du 24 juin 2026 contre l’usine de traitement de gaz d’Orenbourg, l’un des plus grands complexes gaziers au monde. Ce site traite également le gaz du gisement kazakh de Karachaganak, où pétrole, gaz et condensat sont extraits conjointement. Résultat : la production quotidienne de pétrole et de condensat a chuté d’environ un quart, passant « d’environ 34 000 à 25 000 tonnes par jour », selon les données recueillies par la BBC.

Pour le Kazakhstan, la dépendance aux exportations de pétrole via la Russie pose un défi majeur. Une grande partie de sa production transite par le port de Novorossiïsk, sur la mer Noire, régulièrement ciblé par des drones ukrainiens. D’autres routes, comme l’oléoduc Droujba, qui achemine le pétrole kazakh vers l’Allemagne, peuvent être fermées par Moscou à tout moment. « Le vrai problème pour le Kazakhstan, c’est qu’il dépend toujours d’abord de l’exportation de pétrole », observe John Roberts, expert en sécurité énergétique, toujours auprès de la BBC Russie.

Le Kirghizistan et l’Ouzbékistan en première ligne face aux pénuries

Plus au sud, les pays comme le Kirghizistan et l’Ouzbékistan paient un lourd tribut à cette crise. Selon Kloop, média kirghiz indépendant, « les frappes ukrainiennes contre les raffineries russes pourraient laisser le pays sans essence ». Face à ce risque, Bichkek a sollicité plusieurs pays pour acheter du carburant, dont la Russie, le Kazakhstan, la Biélorussie, l’Azerbaïdjan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan, comme le rapporte Bloomberg. Une démarche qui, selon l’agence américaine, montre que « la pénurie russe commence à faire tache d’huile en Asie centrale ».

Côté ouzbek, les prix de l’AI-92 ont augmenté de 11,8 % depuis début juin. Pour limiter l’aspiration du carburant vers l’étranger, Astana a durci ses contrôles aux frontières. En deux jours seulement, début juillet, les autorités kazakhes ont déjoué 61 tentatives de sortie illégale de carburant, soit environ 4 000 litres interceptés, portant le total depuis janvier à 593 opérations, selon Kazakhstan Today. Officiellement, les stocks kazakhs couvrent le marché intérieur, mais l’écart de prix avec Moscou alimente un trafic déjà bien organisé.

« Autour de nous, ça ne parle que d’essence. » — Dmitri, habitant de Tcheliabinsk (Russie), cité par Vot Tak, média russophone indépendant.

Un tourisme énergétique qui s’organise, des conséquences à venir

Face à l’envolée des prix en Russie, où le litre d’AI-95 coûte en moyenne 0,85 euro (et parfois plus de 1,15 euro), le Kazakhstan devient une destination prisée pour les automobilistes. À Aktioubé ou Kostanaï, le même carburant s’achète entre 0,56 et 0,59 euro le litre, soit presque deux fois moins cher. « Voilà pourquoi nous sommes venus au Kazakhstan. Juste pour faire le plein », expliquent certains conducteurs russes sur les réseaux sociaux, toujours selon Current Time. Une tendance qui inquiète les experts, comme Oljas Baïdildinov, qui craint un « tourisme énergétique » pouvant s’intensifier avec l’élargissement des frontières.

Les autorités kazakhes tentent de limiter ces traversées en renforçant les contrôles, mais le problème pourrait s’aggraver d’ici l’automne. Anouar Nourtazine, économiste kazakh interrogé par Aktobe Times, y voit seulement les « premiers effets » d’une crise qui « pourrait s’aggraver d’ici la fin de l’automne si les frappes ukrainiennes se poursuivent ». En cas de pénurie de diesel, les coûts des récoltes en Russie pourraient exploser, affectant les importations kazakhes de produits agricoles et de matières premières, comme le souligne Bes.media.

Et maintenant ?

Les prochaines semaines seront déterminantes pour évaluer l’ampleur de la crise. Si les frappes ukrainiennes contre les infrastructures russes se poursuivent, les pays d’Asie centrale pourraient devoir accélérer leurs plans de diversification énergétique, notamment en se tournant davantage vers la Chine ou d’autres partenaires. Une réunion entre les ministres de l’Énergie des pays concernés est attendue pour septembre 2026, selon des sources diplomatiques citées par Bloomberg, afin de coordonner une réponse régionale.

En attendant, les automobilistes russes continueront probablement à traverser la frontière kazakhe pour faire le plein. Une solution temporaire, mais qui illustre la vulnérabilité d’une région prise en étau entre une guerre en Ukraine et une dépendance énergétique historique à Moscou.

Les prix au Kazakhstan sont moins élevés en raison d’une production locale abondante et de taxes moins lourdes qu’en Russie, où les sanctions et les coûts logistiques liés à la guerre ont fait flamber les prix. À titre d’exemple, un litre d’AI-95 coûte entre 0,56 et 0,59 euro au Kazakhstan, contre 0,85 euro en moyenne (et jusqu’à 1,15 euro) en Russie, selon les données de juillet 2026 rapportées par Vot Tak et Rosstat.

Plusieurs pistes sont envisagées : importer du carburant de Chine (mais à un coût plus élevé), développer des infrastructures pour acheminer du pétrole via l’Iran ou l’Azerbaïdjan, ou encore investir dans des raffineries locales. Le Kirghizistan a déjà sollicité plusieurs pays, dont l’Ouzbékistan et le Kazakhstan, pour des livraisons d’essence, comme le rapporte Bloomberg.