L’isoproturon, un herbicide classé cancérogène et interdit depuis plusieurs années dans l’Union européenne, a presque entièrement disparu des parcelles agricoles françaises. Pourtant, comme le rapporte Libération, cette disparition ne s’est pas accompagnée d’une amélioration de la qualité des eaux, mais d’un remplacement par des substances tout aussi toxiques, voire plus, pour les milieux aquatiques.

Ce qu'il faut retenir

  • L’isoproturon, herbicide interdit pour ses risques cancérogènes, a quasi disparu des champs européens depuis son retrait progressif à partir de 2017.
  • Son remplacement s’est opéré par des molécules comme les néonicotinoïdes ou les sulfonylurées, également pointées du doigt pour leur toxicité sur la biodiversité aquatique.
  • Selon les données de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire), 60 % des cours d’eau français présentent des résidus de pesticides, dont une part croissante de ces substituts.
  • Les néonicotinoïdes, bien que moins persistants que l’isoproturon, restent extrêmement toxiques pour les invertébrés aquatiques, comme l’a confirmé une étude de l’INRAE en 2025.
  • Les sulfonylurées, quant à elles, posent un risque de résistance accru chez les adventices, tout en contaminant les nappes phréatiques.

Un herbicide controversé, un retrait qui soulève des questions

L’isoproturon, utilisé massivement dans les années 1990 et 2000 pour lutter contre les graminées dans les cultures de blé et d’orge, a été progressivement interdit à partir de 2017 en raison de son caractère cancérogène avéré. Son retrait s’est accompagné d’une réduction significative de sa présence dans les sols et les eaux, confirmée par les rapports de l’ANSES et de l’OFB (Office français de la biodiversité). Pourtant, selon Libération, cette disparition n’a pas signé la fin des problèmes liés aux pesticides.

Dès 2018, les agriculteurs et les coopératives ont dû se tourner vers d’autres molécules pour maintenir leur rendement. Parmi les substituts les plus répandus figurent les néonicotinoïdes, une famille d’insecticides initialement conçus pour cibler les ravageurs des cultures, mais qui s’avèrent aujourd’hui tout aussi problématiques pour les écosystèmes aquatiques. «

Les néonicotinoïdes sont moins persistants dans l’environnement que l’isoproturon, mais leur toxicité aiguë pour les poissons et les invertébrés est alarmante
», a expliqué Marie-Laure Benot, chercheuse à l’INRAE et spécialiste des pesticides, à Libération.

Des substituts tout aussi nocifs pour les milieux aquatiques

Les sulfonylurées, une autre catégorie d’herbicides largement adoptée depuis le retrait de l’isoproturon, présentent un double problème. D’une part, elles sont hautement solubles dans l’eau, ce qui favorise leur infiltration dans les nappes phréatiques. D’autre part, leur usage intensif a déjà conduit à l’émergence de résistances chez certaines adventices, réduisant leur efficacité à long terme. «

On observe une contamination généralisée des cours d’eau par ces molécules, avec des concentrations parfois supérieures aux seuils réglementaires
», a précisé Jean-Marc Gillot, hydrobiologiste au CNRS, dans un rapport publié en 2025.

Les données recueillies par l’OFB entre 2020 et 2024 révèlent que 40 % des points de mesure des rivières en France contiennent des résidus de sulfonylurées, avec des pics de concentration dans les régions céréalières comme la Beauce ou la Picardie. Autant dire que la problématique des pesticides dans l’eau n’a pas été résolue, mais simplement transformée.

Des alternatives existent-elles ?

Face à ce constat, plusieurs voix s’élèvent pour promouvoir des méthodes alternatives, comme l’agroécologie ou la rotation des cultures, afin de réduire la dépendance aux herbicides chimiques. En Allemagne, par exemple, certains Länder ont mis en place des programmes incitatifs pour encourager les agriculteurs à adopter des pratiques moins polluantes. En France, des expérimentations locales, comme celles menées dans le cadre du plan EcoPhyto II+, visent à tester des solutions biologiques ou mécaniques pour limiter l’usage des pesticides.

Pourtant, les résultats restent limités. «

Le passage à des méthodes alternatives nécessite un accompagnement technique et financier important, qui n’est pas toujours à la hauteur des enjeux
», a souligné Laurent Pinatel, porte-parole de la Confédération paysanne, dans un entretien accordé à Libération. Bref, le remplacement de l’isoproturon par des substances moins persistantes n’a pas suffi à résoudre la crise des pesticides dans les milieux aquatiques.

Et maintenant ?

La Commission européenne devrait prochainement réévaluer les autorisations de plusieurs néonicotinoïdes et sulfonylurées, une décision attendue pour 2027. En France, l’ANSES a annoncé le lancement d’une nouvelle campagne de surveillance des cours d’eau, avec des résultats attendus d’ici fin 2026. Dans l’intervalle, les associations environnementales appellent à un moratoire sur l’usage de ces molécules en attendant des solutions plus durables.

Pour les agriculteurs, la pression reste forte : maintenir les rendements tout en respectant les normes environnementales s’apparente souvent à un équilibre précaire. Quant aux consommateurs, ils sont de plus en plus nombreux à exiger des produits moins traités, mais le défi de la transition écologique dans le secteur agricole reste entier.

Depuis le retrait progressif de l’isoproturon à partir de 2017, les agriculteurs se sont principalement tournés vers les néonicotinoïdes (comme l’imidaclopride) et les sulfonylurées (telles que le metsulfuron-méthyle). Selon les données de l’ANSES pour 2025, ces deux familles représentent ensemble plus de 50 % des herbicides appliqués en grandes cultures.