Alors que le sud du Portugal subit une sécheresse chronique, l’exploitation anarchique des ressources en eau souterraine échappe largement au contrôle des autorités. Selon nos confrères de Courrier International, qui reprennent les révélations de l’hebdomadaire portugais Visão dans son édition du 27 août 2026, des millions de litres d’eau sont extraits chaque jour de nappes phréatiques par des centaines de milliers de forages privés, sans aucun suivi ni comptage officiel. L’Agence portugaise de l’environnement (APA) reconnaît elle-même ne pas disposer des données nécessaires pour évaluer l’ampleur réelle des prélèvements.
Ce qu'il faut retenir
- Des millions de litres d’eau sont prélevés quotidiennement dans les nappes phréatiques portugaises sans aucun contrôle ni traçabilité, selon l’hebdomadaire Visão.
- L’Agence portugaise de l’environnement (APA) admet ne pas connaître les volumes exacts extraits, ni même la liste des entreprises autorisées à pomper.
- En Algarve, l’agriculture (près de 60 % de la consommation en 2020) et le tourisme figurent parmi les principaux secteurs responsables de cette surexploitation.
- Les grands consommateurs agricoles, souvent labellisés « verts », paient un prix dérisoire pour l’eau, alors que la facture de la sécheresse retombe sur les ménages.
- L’Union européenne a ouvert une procédure d’infraction contre le Portugal pour manque de contrôle sur les captages.
Une gestion des eaux souterraines au bord de l’effondrement
L’hebdomadaire Visão, l’un des principaux newsmagazines portugais, alerte dans son numéro du 27 août sur l’absence totale de régulation des prélèvements d’eau souterraine. Selon ses informations, des centaines de milliers de forages privés opèrent dans l’ombre, sans que l’État portugais ne soit en mesure de quantifier les volumes soustraits. L’APA, chargée de délivrer les autorisations, reconnaît ne détenir ni registre des entreprises autorisées, ni bilan des quantités pompées. « L’APA elle-même ne sait pas quelle quantité est retirée », a confirmé Rodrigo Proença de Oliveira, spécialiste de l’eau à l’université de Lisbonne.
Les tentatives de l’hebdomadaire pour obtenir des données auprès des administrations locales ont souvent nécessité des menaces de recours juridiques. C’est notamment le cas de la municipalité de Lagoa, en Algarve, où les services municipaux n’ont transmis leurs informations qu’après un ultimatum. Cette région, déjà très exposée aux pénuries, illustre les dérives d’un système où l’eau devient une ressource spoliée par les intérêts privés.
L’Algarve, symbole d’une économie qui exporte l’eau dont elle manque
Dans cette région touristique du sud du Portugal, la pression sur les ressources hydriques est particulièrement intense. Les données recueillies par Visão révèlent que l’agriculture absorbe près de 60 % de la consommation d’eau en 2020, une grande partie provenant de forages illégaux ou non régulés. Ces prélèvements servent notamment à irriguer des cultures gourmandes en eau comme les oranges ou les avocats, destinés en grande partie à l’exportation. « L’Algarve exporte l’eau qu’il n’a pas, sous forme d’oranges et d’avocats », dénonce Nídia Braz, professeure à l’université de l’Algarve. Sans irrigation intensive, les vergers d’agrumes ne survivraient pas plus de six mois, ajoute-t-elle.
Le magazine pointe du doigt les prix dérisoires pratiqués pour ces prélèvements, souvent assortis de labels écologiques fallacieux. Pendant ce temps, les factures de sécheresse pèsent sur les contribuables et les petites exploitations locales, incapables de rivaliser avec les grands groupes agricoles. En 2024, le gouvernement avait alloué plus de 225 millions d’euros pour lutter contre la sécheresse en Algarve, dont 10 millions d’euros d’aides directes au secteur touristique — une manne qui ne semble pas avoir freiné la consommation industrielle.
Bruxelles contre Lisbonne : une procédure d’infraction pour manque de transparence
Face à cette situation, la Commission européenne a décidé d’agir. En 2025, Bruxelles a ouvert une procédure d’infraction contre le Portugal pour « insuffisance des contrôles sur les captages d’eau ». Une décision qui intervient après des années de signalements répétés par les ONG et les médias locaux. Les autorités portugaises sont désormais sommées de revoir leur cadre réglementaire sous peine de sanctions financières.
Pourtant, malgré ces pressions européennes, les avancées restent timides. Les prix de l’eau facturés aux gros consommateurs industriels et touristiques restent trop bas pour inciter à une utilisation responsable. Les collectivités locales, souvent en première ligne face aux pénuries, peinent à faire appliquer des mesures restrictives, tant leurs ressources financières dépendent des taxes prélevées sur les activités économiques locales.
La presse portugaise en lutte pour sa survie face à la crise de la presse magazine
Alors que la crise de l’eau s’aggrave, l’avenir du média qui a révélé ces dysfonctionnements reste incertain. Visão, fondé en 1993 et longtemps considéré comme l’équivalent portugais de Newsweek, traverse une période financière critique. Propriété du groupe Trust in News, en difficulté avec des créanciers réclamant plus de 40 millions d’euros, le titre peine à maintenir sa parution hebdomadaire. En 2022, sa diffusion papier dépassait encore les 20 000 exemplaires, mais les chiffres officiels ne sont plus communiqués depuis.
Face à cette situation, une poignée de journalistes a créé en 2026 la société MIL – Mais Visão pela Imprensa Livre, avec l’objectif de reprendre le contrôle du titre. Une campagne de financement participatif a été lancée auprès des lecteurs, tandis que les équipes tentent de pérenniser un média historique dans un paysage médiatique portugais en pleine mutation.
Alors que les projections climatiques annoncent des étés de plus en plus secs en Europe du Sud, la gestion de l’eau deviendra un enjeu central des années à venir — bien au-delà des frontières portugaises.
La région de l’Algarve, dans le sud du pays, est la plus concernée en raison de sa forte dépendance à l’agriculture intensive et au tourisme. D’autres zones, comme l’est de l’Alentejo ou certaines parties du centre du Portugal, subissent également des pressions importantes sur leurs ressources en eau souterraine.