Le système de santé français, encore trop centré sur le curatif, doit urgemment intégrer une politique de prévention renforcée, selon un rapport sénatorial rendu public ce 30 juin 2026. Intitulé Beaucoup de soins, mais peu de santé : l’impératif de la prévention, ce document met en lumière les faiblesses structurelles de la politique sanitaire actuelle, alors que les pathologies chroniques représentent déjà 62 % des dépenses de l’Assurance maladie. Réalisé par les sénatrices Marion Canalès (Parti Socialiste), Marie-Do Aeschlimann (Les Républicains) et Nadia Sollogoub (Union centriste), ce travail propose une vingtaine de mesures pour inverser la tendance. Comme le rapporte Ouest France, les corapporteuses soulignent un paradoxe : malgré une hausse de 48 % des dépenses de prévention en dix ans, atteignant 8,7 milliards d’euros en 2024, les résultats restent « décevants » en raison d’un manque de coordination entre acteurs et d’un modèle financier peu lisible.
Ce qu’il faut retenir
- En 2023, 36,9 % de la population française souffrait d’une pathologie chronique, un chiffre qui pourrait atteindre 43 % d’ici 2035.
- Les taux de dépistage des cancers restent nettement inférieurs aux objectifs européens : 59 % pour le cancer du col de l’utérus (contre 80 %), 47 % pour le sein (contre 70 %) et 35 % pour le colorectal (contre 45 %).
- Le programme « mon bilan prévention », généralisé en 2024 pour 21 millions d’assurés, peine à convaincre le public.
- Les sénatrices proposent une « grande loi de santé publique », incluant la gratuité totale des vaccins (comme ceux contre la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite) et le renforcement des services de PMI et de médecine scolaire.
- La couverture vaccinale reste insuffisante dans certains territoires, notamment les Antilles, où la défiance persiste.
Des chiffres alarmants sur l’évolution des maladies chroniques
En France, les pathologies chroniques – qu’il s’agisse de diabète, de cancers ou de maladies cardiovasculaires – pèsent de plus en plus lourd sur le système de santé. En 2023, 36,9 % de la population en était atteinte, selon les données de l’Assurance Maladie. Ce chiffre pourrait bondir à 43 % d’ici 2035, en raison notamment du vieillissement démographique et du maintien de comportements à risque non corrigés. Parallèlement, 20 % de la population relevait d’une affection de longue durée (ALD) en 2022, un taux appelé à atteindre 26 % en 2035. Autant dire que la tendance actuelle, si elle n’est pas inversée, aggravera encore la pression sur les finances publiques et les professionnels de santé.
Pourtant, les dépenses de prévention et de promotion de la santé ont fortement augmenté, passant de 5,9 milliards d’euros en 2014 à 8,7 milliards en 2024, soit une progression de 48 % en dix ans. « Le problème ne réside pas dans le montant des investissements, mais dans leur organisation », a souligné Marie-Do Aeschlimann. Les sénatrices pointent en effet un manque criant de coordination entre les acteurs publics et privés, ainsi qu’un modèle de financement complexe, qui diluent l’efficacité des actions menées. Résultat : des résultats jugés « décevants », malgré les moyens mobilisés.
Dépistage et vaccination : des progrès inégaux
Parmi les lacunes les plus flagrantes, le rapport sénatorial met en avant les faibles taux de dépistage des cancers. Pour le cancer du col de l’utérus, seulement 59 % des femmes concernées ont réalisé un test en 2025, loin des 80 % recommandés par le Conseil de l’Europe. La situation est tout aussi préoccupante pour le cancer du sein (47 % de dépistage contre 70 % visés) et le cancer colorectal (35 % contre 45 %). Ces écarts s’expliquent en partie par un manque de sensibilisation, mais aussi par des difficultés d’accès aux dispositifs, notamment dans les zones rurales ou les quartiers prioritaires.
Côté vaccination, les progrès sont plus visibles, même s’ils restent inégaux selon les territoires. Le programme « mon bilan prévention », lancé en 2024 pour toucher 21 millions d’assurés, peine à trouver son public : seuls 15 % des bénéficiaires éligibles ont effectivement participé en 2025. « On a construit un outil, mais il manque encore la volonté politique pour le rendre incontournable », a déploré Marion Canalès. La défiance vaccinale persiste dans certaines régions, comme les Antilles, où la couverture contre des maladies pourtant évitables reste inférieure à la moyenne nationale. Les sénatrices proposent donc de supprimer le reste à charge pour les vaccins contre la diphtérie, le tétanos et la poliomyélite, afin de lever un frein financier pour les ménages.
Une « grande loi de santé publique » pour inverser la tendance
Face à ce constat, les trois corapporteuses du rapport appellent à une refonte profonde de la politique de prévention, via l’adoption d’une « grande loi de santé publique ». Parmi les vingt propositions avancées, certaines visent à rendre les actes de prévention accessibles à tous, sans reste à charge. Cela concernerait notamment les vaccins, mais aussi les bilans de santé annuels pour les populations à risque. « La prévention ne doit plus être perçue comme un luxe, mais comme un droit fondamental », a insisté Nadia Sollogoub.
Autre axe majeur : l’intégration de la prévention dans le système éducatif. Les sénatrices recommandent de sanctuariser des temps dédiés à la santé en milieu scolaire, ainsi que de renforcer les services de protection maternelle et infantile (PMI) et de médecine scolaire. Ces structures, dont les effectifs ont diminué de 15 % en dix ans, jouent pourtant un rôle clé dans la détection précoce des troubles et la sensibilisation des jeunes. Par ailleurs, le rapport plaide pour une meilleure articulation entre les différents niveaux de soins, afin d’éviter les cloisonnements qui nuisent à l’efficacité des politiques publiques.
En attendant, les élus locaux et les professionnels de santé disposent de quelques mois pour préparer le terrain. Les campagnes de sensibilisation, les partenariats avec les collectivités et les ajustements des dispositifs existants seront déterminants. Une chose est sûre : dans un pays où 62 % des dépenses de l’Assurance maladie sont consacrées aux maladies chroniques, l’inaction aurait un coût bien plus lourd que celui des réformes.
D’après le rapport sénatorial, la défiance vaccinale dans les Antilles s’explique par un mélange de méfiance historique envers les institutions, de désinformation et d’un accès inégal aux campagnes de sensibilisation. Les sénatrices pointent aussi l’absence de politiques locales adaptées pour contrer ces réticences.
Pour l’heure, aucune décision n’a été prise. Le rapport suggère cependant d’améliorer l’adhésion au programme en simplifiant les démarches et en ciblant davantage les publics prioritaires. Une évaluation des premières années de mise en œuvre est attendue pour fin 2026.