Contrairement aux premières estimations alarmantes, la productivité des salariés du secteur marchand en France a finalement rattrapé, voire dépassé, son niveau d'avant-crise sanitaire dès la fin de l'année 2023. C'est ce que révèlent les dernières révisions des comptes nationaux publiées par l'Insee, selon BFM Business. Une nouvelle qui redonne des marges de manœuvre à l'économie française, même si ce rebond s'accompagne d'une hausse du chômage. Pendant des mois, les économistes s'interrogeaient sur la chute apparente de la productivité en France, perçue comme un décrochage structurel par rapport à ses voisins européens.

Ce qu'il faut retenir

  • La productivité des salariés du secteur marchand a retrouvé son niveau de fin 2019 dès la fin 2023, et le dépasse même de 2,6 % début 2026.
  • Les premières estimations tablaient sur un écart de plus de 4 % fin 2023 par rapport à 2019, un chiffre désormais révisé à la hausse.
  • Les gains de productivité (+1,8 % par an depuis 2023) sont désormais plus rapides en France que dans le reste de l'Europe, où le ralentissement est généralisé.
  • Ce rebond s'explique notamment par l'afflux d'apprentis, la politique de soutien public post-Covid et des mécanismes comme le retard d'indexation des salaires sur l'inflation.
  • La productivité globale (salariés et non-salariés confondus) reste cependant inférieure de 0,7 point à son niveau de 2019 fin 2025.
  • Ce retour de la productivité s'accompagne d'une remontée du chômage à 8,1 % au premier trimestre 2026, un point de plus qu'il y a trois ans.

Un mystère économique bientôt résolu

Depuis la crise du Covid-19, la France était pointée du doigt pour sa productivité en berne, présentée comme la plus affectée d'Europe par rapport à ses voisins. Éric Heyer, directeur du département analyse et prévision à l'OFCE, soulignait dans une note récente que l'Hexagone apparaissait comme « celui ayant le plus fortement décroché » en matière de productivité depuis 2019. Ce décrochage inquiétait d'autant plus qu'il remettait en cause le principal levier des augmentations de salaires et, in fine, du pouvoir d'achat.

Les premières données disponibles en 2023 montraient une progression de l'emploi salarié marchand de 6,6 % entre 2019 et 2023, contre une hausse de seulement 2,2 % de la valeur ajoutée dans les secteurs non agricoles. Autrement dit, le marché du travail tournait à plein régime, mais la production de richesses ne suivait pas, signe d'une baisse d'efficacité productive. Pendant ce temps, en zone euro, la tendance était inverse : l'emploi progressait moins vite que l'activité, permettant à nos voisins de produire davantage avec moins de main-d'œuvre.

Les révisions de l'Insee changent la donne

Les chiffres publiés la semaine dernière par l'Insee viennent bouleverser cette analyse. Selon les nouvelles estimations, la productivité française n'a pas chuté de manière structurelle, mais de façon temporaire et moins marquée que prévu. Alors que les premières prévisions évoquaient un déficit de 4 % fin 2023 par rapport à 2019 et de plus de 6 % par rapport à la moyenne européenne, les révisions récentes corrigent cette perception. Désormais, la productivité a non seulement rattrapé son niveau d'avant-crise, mais elle le dépasse de 2,6 % en début d'année 2026.

« On est revenu sur nos partenaires. (...) On a juste décroché temporairement, et moins que ce qu’on avait en tête. Ce que nous disent les révisions, c’est qu’au contraire, la productivité redémarre très vite et plus vite en France qu’ailleurs, avec des gains annuels de 1,8 % depuis 2023 alors que le ralentissement des gains de productivité se généralise en Europe. »
Éric Heyer, directeur du département analyse et prévision à l'OFCE

Les causes d'un décrochage temporaire

Plusieurs facteurs expliquent ce décrochage apparent, aujourd'hui qualifié de temporaire. Éric Heyer en identifie trois principaux. Le premier est l'explosion du nombre d'apprentis : leur effectif est passé de moins de 500 000 avant la crise à plus d’un million fin 2024, conséquence directe de la réforme de 2018 et des aides exceptionnelles mises en place à partir de 2020. Or, par définition, les apprentis sont moins productifs que les salariés expérimentés. Selon l'économiste, ce seul facteur explique près de 30 % de l'écart de productivité observé depuis 2019.

Le deuxième élément tient à la politique de soutien public maintenue plus longtemps qu'ailleurs en Europe après la crise sanitaire. Prêts garantis par l'État, reports de charges, aides sectorielles... Ces dispositifs ont permis à des entreprises fragiles de survivre, maintenant en place des emplois peu productifs. Enfin, d'autres mécanismes ont joué un rôle, comme la baisse du coût du travail liée au retard d'indexation des salaires sur l'inflation ou la diminution du chômage, favorisant l'embauche de salariés moins expérimentés. Ces trois éléments, combinés, expliquent selon Éric Heyer trois quarts du décrochage de productivité enregistré depuis la crise.

Un rebond porteur d'inégalités

Si la situation s'avère moins alarmante qu'initialement craint, tous les indicateurs ne sont pas pour autant au vert. D'abord, la productivité globale — incluant salariés et non-salariés — restait fin 2025 inférieure de 0,7 point à son niveau de 2019. Ensuite, le rythme actuel de croissance de la productivité reste en deçà de la tendance observée avant la crise du Covid. « Si on avait gardé les mêmes gains de productivité d’avant crise, on serait entre 3 et 4 points au-dessus [du niveau de 2019] », souligne Éric Heyer. Autrement dit, la France n'a pas fini de rattraper son retard.

Par ailleurs, ce rebond de productivité s'accompagne d'un revers de médaille : une remontée du chômage, passé de 7,1 % au premier trimestre 2023 à 8,1 % au premier trimestre 2026. Un phénomène logique, selon l'économiste : « Les gains de productivité permettent d'augmenter les salaires et donc le pouvoir d'achat sans que les entreprises 'tapent' dans leurs marges. Sauf qu'avoir des gains de productivité quand il n’y a pas d’activité, ça donne des destructions d’emplois. » Les employeurs, moins soutenus par l'État qu'au sortir du Covid, ajustent désormais leur main-d'œuvre à la réalité économique.

Une situation qui creuse les écarts

Ce retour de la productivité dessine une économie à deux vitesses. D'un côté, les « insiders », ceux qui conservent leur emploi, bénéficient des gains de pouvoir d'achat permis par la hausse de productivité. De l'autre, les « outsiders », ceux qui perdent leur emploi ou peinent à en retrouver, subissent les conséquences d'un marché du travail plus exigeant. Pour Éric Heyer, cette dynamique « risque d'augmenter les inégalités de revenus », alors que le débat sur la compétitivité française a changé de nature : il ne s'agit plus de craindre un décrochage structurel, mais de gérer les conséquences sociales d'un rebond économique encore inégal.

Et maintenant ?

Les prochains mois seront déterminants pour évaluer la durabilité de ce rebond. Les économistes surveilleront notamment l'évolution du chômage et la capacité des entreprises à absorber la hausse des coûts salariaux sans réduire leurs effectifs. Par ailleurs, la fin progressive des aides post-Covid pourrait encore ajuster la productivité, à la hausse comme à la baisse. Une chose est sûre : la France n'a plus à craindre un décrochage structurel, mais elle devra composer avec ses nouvelles réalités sociales.

Pour l'instant, une certitude s'impose : la productivité française n'a pas dit son dernier mot. Elle revient en force, plus vite que prévu, mais à quel prix ?

Plusieurs facteurs expliquent cette apparente baisse. D'abord, l'afflux massif d'apprentis, moins productifs, porté par les réformes de 2018 et les aides post-Covid. Ensuite, les politiques de soutien public prolongées ont maintenu en vie des entreprises fragiles et des emplois peu productifs. Enfin, la baisse du coût du travail (liée au retard d'indexation des salaires sur l'inflation) et la diminution du chômage ont favorisé l'embauche de salariés moins expérimentés.