Près de 13 % des retraités de l’Union européenne continuent de travailler après avoir liquidé leur pension, selon les dernières données d’Eurostat analysées par Euronews FR. Si les motivations varient – entre désir de rester actif et obligation financière –, l’analyse révèle des disparités marquées entre les États membres. En Estonie, plus d’un retraité sur deux poursuit une activité professionnelle, tandis qu’en Roumanie, ils ne sont que 1,7 %. Explications.

Ce qu'il faut retenir

  • En 2023, 12,9 % des retraités de l’UE travaillaient encore dans les six mois suivant leur première pension, selon Eurostat.
  • Le taux varie de 1,7 % en Roumanie à 54,9 % en Estonie, avec des pics en Lettonie (44,2 %), Lituanie (43,7 %) et Suède (41,7 %).
  • 28,6 % des retraités actifs citent la nécessité financière comme motivation principale, un chiffre qui dépasse 50 % en Roumanie (54,3 %) et Bulgarie (53,6 %).
  • En Europe, 3,7 % des retraités travaillent par obligation financière, avec des pics en Lettonie (21,2 %), Chypre (20,3 %) et Estonie (17,3 %).
  • La Grèce a assoupli sa réglementation en 2022, entraînant une hausse des retraités actifs, une évolution non encore visible dans les données 2023.
  • Les pensions européennes représentent en moyenne 58 % des revenus d’activité entre 65 et 74 ans, contre 100 % entre 50 et 59 ans.

Des pensions insuffisantes, un niveau de vie menacé

En Europe, le montant des pensions de retraite reste inférieur aux revenus perçus en fin de carrière. Selon Eurostat, une personne gagnant 100 euros entre 50 et 59 ans ne touche plus que 58 euros de pension entre 65 et 74 ans en 2023. Autant dire que le maintien du niveau de vie après le départ à la retraite s’en trouve compliqué pour de nombreux seniors. Près d’un retraité sur six dans l’UE est menacé de pauvreté, une situation qui pousse certains à poursuivre une activité professionnelle.

Parmi les retraités actifs, les motivations sont multiples. Si 36,3 % d’entre eux évoquent le plaisir de travailler et de rester socialement engagés, 28,6 % citent la nécessité financière comme raison principale, selon les données d’Eurostat relayées par Euronews FR. Un chiffre qui cache de fortes disparités entre les pays.

L’Estonie en tête, la Roumanie à l’autre extrémité

En 2023, 12,9 % des nouveaux retraités de l’UE poursuivaient une activité professionnelle dans les six mois suivant le versement de leur pension. Mais cette moyenne masque d’énormes écarts. En Estonie, le taux atteint 54,9 %, suivi par la Lettonie (44,2 %), la Lituanie (43,7 %) et la Suède (41,7 %). Côté nordique, la Norvège (37,7 %) et la Finlande (28,5 %) complètent ce peloton de tête, tandis que Chypre affiche 29,7 %.

À l’inverse, la Roumanie (1,7 %), la Grèce (4,2 %), l’Espagne (4,5 %) et la Croatie (5 %) enregistrent les taux les plus faibles. Pour le professeur Platon Tinios, de l’université du Pirée, ces écarts s’expliquent par des politiques sociales et économiques divergentes : « La Grèce avait autrefois une position très stricte à l’égard des retraités qui continuaient à travailler. Cette position s’est assouplie sous l’effet de la crise, des coupes dans les pensions et des réformes du système », explique-t-il à Euronews FR. Un changement législatif majeur en 2022 a même entraîné une forte hausse du nombre de retraités actifs, une évolution qui ne transparaît pas encore dans les données 2023.

La nécessité financière, un moteur dominant dans certains pays

Dans plusieurs États membres, la contrainte financière est le premier motif de poursuite d’activité après la retraite. Parmi les retraités actifs, la part de ceux qui invoquent cette raison varie de 9,4 % en Suède à 68,5 % à Chypre. « Bien sûr, lorsque des personnes déclarent travailler par nécessité financière, cela signifie qu’elles estiment que leur pension est insuffisante », souligne la docteure Olga Rajevska, de l’université Stradins de Riga, interrogée par Euronews FR. Une forte proportion de ces réponses laisse penser que le système de retraite des pays concernés est défaillant et ne parvient pas à garantir un revenu suffisant. »

Dans certains pays, plus de la moitié des retraités actifs justifient leur choix par des raisons financières : 54,3 % en Roumanie, 53,6 % en Bulgarie, 48,2 % en Croatie, 47,9 % en Lettonie, 39 % au Portugal, 38,1 % en Hongrie, 37,7 % en France et 35,8 % en Allemagne. Parmi les grandes économies de l’UE, l’Espagne affiche le taux le plus bas (19,6 %), tandis que l’Italie (29,7 %) se situe légèrement au-dessus de la moyenne européenne. En Norvège (9,8 %) et en Suède (9,4 %), cette motivation reste marginale.

Quand la contrainte financière touche un retraité sur cinq

En croisant la proportion de retraités travaillant après leur départ avec celle de ceux qui citent la nécessité financière comme motif principal, on obtient le taux global de retraités contraints de travailler. Ce chiffre atteint en moyenne 3,7 % dans l’UE, mais avec des écarts saisissants : de 0,9 % en Roumanie à 21,2 % en Lettonie. Chypre (20,3 %), l’Estonie (17,3 %) et la Lituanie (12,3 %) complètent ce classement. « Dans les États baltes, le principal facteur est la nécessité financière de continuer à travailler, car les pensions y sont bien inférieures à la moyenne européenne », observe la docteure Rajevska. Tant que les personnes sont en mesure de travailler, elles continuent simplement pour gagner de quoi assurer un niveau de vie décent. »

Parmi les grandes économies, l’Allemagne affiche le taux le plus élevé (4,5 %), tandis que la France se situe dans la moyenne de l’UE (3,7 %). L’Espagne (1 %) et l’Italie (2,8 %) enregistrent les taux les plus faibles. En Bulgarie (8,9 %), en Hongrie (7,7 %) et en Slovaquie (7,5 %), au moins 7,5 % des retraités poursuivent une activité par obligation financière.

Un phénomène qui dépasse la seule question des revenus

Le professeur Kène Henkens, de l’Institut néerlandais interdisciplinaire de démographie (NIDI), rappelle que le travail après la retraite s’explique aussi par des facteurs autres que financiers. « Les retraités sont en meilleure santé et ont un niveau d’éducation plus élevé qu’auparavant, ce qui renforce leur lien avec le marché du travail », explique-t-il à Euronews FR. Selon lui, la plupart des retraités actifs travaillent pour le plaisir ou pour maintenir des liens sociaux. » Cette évolution est renforcée par l’assouplissement des normes en entreprise. « Aux Pays-Bas, les employeurs deviennent plus positifs à l’égard de l’emploi de travailleurs au-delà de l’âge de la retraite », précise-t-il. Cela tient aussi à l’évolution démographique et aux pénuries de main-d’œuvre persistantes. Les retraités sont perçus comme un réservoir supplémentaire de compétences. »

Cependant, Henkens met en garde : de nombreux retraités des pays les plus pauvres souhaitent travailler, mais ne trouvent pas d’emploi. « Les chiffres ne concernent que ceux qui travaillent déjà. Le nombre de retraités privés d’emploi contre leur gré peut varier fortement d’un pays à l’autre », souligne-t-il. Pour le professeur Platon Tinios, la possibilité pour les retraités de travailler est un élément clé d’une stratégie de vieillissement actif, offrant flexibilité et transition progressive vers la retraite complète. Cela permet aussi à la société de continuer à bénéficier des compétences des seniors, tout en aidant à combler les pénuries de main-d’œuvre liées à la démographie. »

Une nécessité financière relative

Le professeur Lauri Leppik, de l’université de Tallinn, rappelle que la « nécessité financière » est une notion relative. « Elle ne renvoie pas forcément au montant absolu de la pension publique », explique-t-il. Si les motifs économiques jouent un rôle, le lien entre le niveau des pensions et l’emploi après la retraite n’est pas direct, mais plus nuancé. » Selon lui, d’autres facteurs – comme l’accès à l’emploi, les opportunités locales ou les aspirations personnelles – influencent aussi la décision de travailler après 65 ans.

Et maintenant ?

Les données disponibles s’arrêtent en 2023, mais plusieurs réformes récentes pourraient modifier la donne. En Grèce, le changement législatif de 2022 devrait se traduire par une hausse des retraités actifs dans les prochaines publications d’Eurostat. De même, les évolutions démographiques et les tensions sur le marché du travail pourraient encourager certains États à assouplir leurs politiques en matière d’emploi des seniors. Une chose est sûre : le vieillissement de la population et les réformes des retraites continueront de peser sur les choix des Européens après 65 ans.

Pour les experts interrogés par Euronews FR, la question centrale reste celle de l’adéquation entre les pensions et le coût de la vie. « Les systèmes de retraite doivent être repensés pour garantir un niveau de vie décent sans obliger les seniors à continuer de travailler par nécessité », conclut la docteure Rajevska. Une réflexion qui s’annonce d’autant plus urgente que la précarité menace un retraité sur six dans l’UE.

En Estonie, plus de 54 % des nouveaux retraités poursuivent une activité professionnelle, le taux le plus élevé d’Europe. Plusieurs facteurs expliquent cette situation : des pensions relativement basses par rapport aux revenus d’activité, une démographie vieillissante entraînant des pénuries de main-d’œuvre, et des politiques publiques plus souples envers l’emploi des seniors. Les experts soulignent aussi une culture du travail qui valorise l’engagement prolongé, même après l’âge légal de la retraite.

En France, 37,7 % des retraités actifs déclarent poursuivre une activité par nécessité financière, un chiffre légèrement supérieur à la moyenne européenne (28,6 %). Lorsqu’on croise ce taux avec la proportion globale de retraités travaillant après leur départ, on obtient 3,7 % de seniors français contraints de travailler pour des raisons économiques – soit le niveau moyen de l’UE.