Ce mardi 7 juillet, l’émission Les Experts diffusée sur BFM Business a abordé deux sujets majeurs pour l’Europe et l’Allemagne : la trajectoire budgétaire allemande prévoyant 600 milliards d’euros d’investissements dans la défense d’ici 2030, ainsi qu’une alternative chinoise à l’intelligence artificielle. Agnès Verdier-Molinié, directrice de la fondation IFRAP, Olivier Provost, directeur associé de Rumeur Publique, et Thomas Grjebine, économiste à Sciences Po, ont analysé ces enjeux lors d’un débat animé par Raphaël Legendre. Selon BFM Business, ces discussions s’inscrivent dans un contexte où Berlin cherche à renforcer sa souveraineté stratégique, tout en faisant face à des contraintes budgétaires croissantes.
Ce qu'il faut retenir
- L’Allemagne prévoit 600 milliards d’euros d’investissements dans la défense d’ici 2030, selon sa trajectoire budgétaire.
- Ce plan s’accompagne d’une volonté de réduire la dépendance technologique vis-à-vis des États-Unis et de la Chine.
- Les experts soulignent le recours possible à l’endettement pour financer ces dépenses militaires.
- Une alternative chinoise à l’IA a été évoquée, illustrant les tensions technologiques entre blocs.
- Ces choix budgétaires pourraient redéfinir le rôle de l’Allemagne dans la défense européenne.
Un tournant stratégique pour l’Allemagne et l’UE
Avec un budget de la défense qui devrait représenter 2 % du PIB d’ici 2029, l’Allemagne marque un virage majeur dans sa politique de sécurité. Selon Agnès Verdier-Molinié, ce chiffre, longtemps critiqué comme insuffisant, reflète désormais une priorité stratégique. « L’Allemagne a pris conscience que sa sécurité ne peut plus dépendre uniquement de ses alliés traditionnels », a-t-elle déclaré. Ce basculement s’accompagne d’un débat sur le financement de ces dépenses, certains experts évoquant une possible augmentation de la dette publique.
Pour Thomas Grjebine, économiste à Sciences Po, cette trajectoire budgétaire interroge la capacité de l’Allemagne à concilier rigueur financière et ambition militaire. « On parle de 600 milliards d’euros, soit l’équivalent de plusieurs plans de relance post-Covid. La question est de savoir comment ces fonds seront mobilisés sans compromettre la stabilité budgétaire », a-t-il expliqué. D’après lui, Berlin pourrait recourir à une combinaison de hausses d’impôts ciblées et d’emprunts, une stratégie risquée dans un contexte de taux d’intérêt déjà élevés.
La question de la dépendance technologique au cœur des débats
Outre les dépenses militaires, l’émission a mis en lumière une autre préoccupation : la dépendance de l’Europe vis-à-vis des technologies étrangères, notamment en matière d’intelligence artificielle. Olivier Provost a souligné l’émergence d’alternatives chinoises, un sujet qui « rappelle les vulnérabilités européennes en matière de semi-conducteurs et de logiciels ». Il a rappelé que la Chine investit massivement dans ces secteurs, tandis que l’Europe peine à suivre le rythme.
Les experts ont également évoqué le rôle des États-Unis, dont les restrictions à l’exportation de technologies sensibles pourraient compliquer les plans européens. « L’Allemagne et l’UE doivent désormais arbitrer entre sécurité nationale et coopération internationale », a résumé Thomas Grjebine. Ce dilemme illustre les tensions croissantes entre alliances traditionnelles et nécessité de souveraineté industrielle.
Un financement à crédit : une solution controversée
Le recours à l’endettement pour financer le réarmement divise les économistes. Agnès Verdier-Molinié a défendu cette approche, estimant que « les investissements dans la défense sont des dépenses d’avenir, comparables à celles réalisées pour la transition écologique ». Elle a rappelé que l’Allemagne avait déjà recours à l’emprunt pour des projets stratégiques, comme le numérique ou les infrastructures.
En revanche, Thomas Grjebine a exprimé des réserves, soulignant que « l’Allemagne part déjà avec un déficit public élevé et une dette proche de 70 % du PIB ». Pour lui, une augmentation trop rapide des dépenses militaires pourrait fragiliser la crédibilité budgétaire du pays. Olivier Provost a nuancé ce point, notant que « le contexte géopolitique actuel justifie des mesures exceptionnelles, même si les risques sont réels ».
L’UE face à ses propres contradictions
Ce débat sur le réarmement allemand survient alors que l’Union européenne tente de définir une politique de défense commune. Selon BFM Business, les désaccords persistent entre États membres sur le niveau d’intégration militaire et les budgets alloués. « L’Allemagne joue un rôle central dans cette équation, mais ses choix financiers pourraient influencer ceux des autres pays », a analysé Agnès Verdier-Molinié.
Les experts ont également souligné que ce plan de réarmement pourrait servir de levier pour renforcer la coopération européenne. « Si l’Allemagne augmente ses dépenses, d’autres pays pourraient suivre, surtout s’ils perçoivent un bénéfice à long terme », a précisé Olivier Provost. Cependant, cette dynamique dépendra aussi de la capacité de Bruxelles à harmoniser les politiques nationales, un processus souvent lent et complexe.
Une chose est sûre : dans un contexte où les tensions internationales s’intensifient, l’Allemagne et l’Europe n’ont plus le choix. La question n’est plus de savoir si réarmer, mais comment le faire sans hypothéquer leur stabilité économique. Les prochains mois seront déterminants pour trancher ce débat.
Selon les experts interrogés par BFM Business, Berlin mise sur un financement par la dette pour plusieurs raisons : éviter un choc fiscal immédiat, répartir l’effort sur plusieurs années et donner un signal de crédibilité à ses partenaires européens. « L’endettement permet de lisser l’impact budgétaire tout en maintenant des marges de manœuvre pour d’autres dépenses prioritaires », a expliqué Agnès Verdier-Molinié. Cependant, cette stratégie comporte des risques, notamment une hausse des taux d’intérêt et une pression sur les finances publiques à long terme.
Les experts ont particulièrement cité l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs et les technologies quantiques comme des domaines où la Chine progresse rapidement. « L’Europe accuse un retard significatif dans ces secteurs, notamment en raison d’un manque d’investissements publics comparables à ceux de Pékin », a souligné Olivier Provost. Il a ajouté que la dépendance aux solutions américaines ou chinoises pourrait devenir un enjeu de sécurité nationale pour l’UE.