« C’est l’un des espions les plus importants de la guerre froide », car il a dévoilé au monde entier ce que le KGB faisait partout. » C’est en ces termes que le journaliste et écrivain britannique Gordon Corera décrit, dans une interview accordée au média lituanien LRT, le rôle joué par Vassili Mitrokhine, ancien archiviste du Comité pour la sécurité d’État soviétique (KGB). Selon nos confrères de Franceinfo - Culture, son action, menée dans l’ombre pendant des décennies, a permis de lever le voile sur l’ampleur des opérations d’espionnage de l’URSS à l’échelle mondiale.

Ce qu'il faut retenir

  • Mitrokhine a copié à la main des milliers de documents classifiés du KGB entre 1972 et 1984, dissimulant ces notes dans sa chaussure ou ses vêtements pour les sortir des archives.
  • Ses archives, transmises aux services occidentaux après la chute de l’URSS, ont révélé des opérations d’espionnage soviétiques en Occident, en Afrique, en Inde, en Amérique latine et en Asie.
  • Les documents ont mis en lumière les méthodes violentes du KGB : sabotage, désinformation, ingérence politique et assassinats ciblés, notamment contre les dissidents soviétiques.
  • En 1992, il a tenté de remettre ses archives à la CIA via la Lettonie et la Lituanie, mais les Américains ont d’abord rejeté ses documents avant de reconnaître leur valeur exceptionnelle.
  • Le FBI a qualifié ces archives de « renseignement le plus complet et le plus exhaustif jamais reçu », selon Gordon Corera.
  • Son histoire illustre les tensions persistantes entre la Russie et l’Occident, alors que Vladimir Poutine a fait du KGB un pilier de son pouvoir.

Un archiviste marginalisé devenu héros malgré lui

Né en 1922 à Yurasovo, dans l’oblast de Riazan, Vassili Mitrokhine était avant tout un homme de la terre, passionné de jardinage, de pêche et de chasse. Son entrée au KGB au début de la guerre froide tient presque du hasard, selon Gordon Corera. « Plusieurs opérations ratées révélèrent rapidement que Mitrokhine n’était pas un espion né », explique l’auteur. Doté d’un caractère réservé et introverti, il peinait à s’adapter aux cercles sociaux et fut finalement affecté aux archives du KGB — un poste qui correspondait mieux à sa personnalité discrète.

Ce transfert vers les archives, loin des missions opérationnelles, fut vécu comme une sanction par Mitrokhine. Au fil des années, sa prise de conscience des exactions commises par le régime soviétique — répression des dissidents, liquidations d’opposants, et notamment la brutale répression du Printemps de Prague en 1968 — transforma son ressentiment en une obsession : détruire l’institution qu’il tenait pour responsable de ces crimes. « Il se considérait comme un patriote, mais voyait le KGB, le Parti communiste et la nomenclature comme une bête à trois têtes, un parasite effroyable ayant envahi son pays », précise Gordon Corera.

Douze ans de copie clandestine dans l’antre du KGB

En 1972, le KGB décida de transférer son quartier général de la Loubianka, à Moscou, vers un nouveau bâtiment à Yasenevo. Mitrokhine se vit confier la mission de superviser le déménagement de tous les documents classifiés, ce qui lui donna accès à l’ensemble des archives secrètes, remontant jusqu’en 1918. Pendant douze ans, il copia méthodiquement des milliers de documents, dissimulant ses notes dans sa chaussure ou ses vêtements avant de les retranscrire chez lui, dans sa datcha, le week-end. « Il a pris un risque énorme en notant tout cela sur des bouts de papier minuscules, sans même savoir à quoi ces documents serviraient un jour », souligne Gordon Corera.

Ses archives compilent des données sur les activités des espions soviétiques en Occident et ailleurs : les « illégaux », ces agents vivant sous couverture dans des pays étrangers, les opérations de sabotage, les tentatives d’influence politique, et les méthodes de répression interne. Ces documents ont révélé, par exemple, comment l’URSS manipulait les médias, financait des partis politiques à l’étranger, ou éliminait ses opposants, parfois sur le sol européen.

La fuite vers l’Occident et le scepticisme initial des services américains

Après sa retraite, Mitrokhine classa ses documents dans sa datcha et attendit le moment opportun pour les divulguer. Cet instant survint avec l’effondrement de l’Union soviétique en 1991. En 1992, il se rendit en Lituanie, un pays en pleine transition vers l’indépendance, où les ambassades occidentales avaient établi des représentations temporaires. Son objectif : remettre ses archives à la CIA, d’abord à Riga (Lettonie), puis à Vilnius. Mais les Américains, sceptiques face à cet homme âgé vêtu de manière négligée et présentant des documents manuscrits, le renvoyèrent à chaque fois.

Ce n’est qu’ultérieurement que les services américains prirent conscience de l’ampleur de son travail. Le FBI qualifiera plus tard ses archives de « renseignement le plus complet et le plus exhaustif jamais reçu de quelque source que ce soit ». Mitrokhine se tourna alors vers le Royaume-Uni et proposa ses documents à l’ambassade britannique de Vilnius. Gordon Corera, qui s’est rendu sur place pour retracer son parcours, décrit une période de chaos en Lituanie : « Les vestiges du passé soviétique étaient encore omniprésents — troupes russes, bases militaires, services de renseignement toujours actifs — et les habitants vivaient dans l’incertitude, ne sachant pas toujours qui avait changé de camp. »

Un héritage ignoré, alors que la menace persiste

Selon Gordon Corera, les archives de Mitrokhine auraient dû servir d’avertissement pour l’Occident. Pourtant, « les gens n’ont pas pris la mesure de son message selon lequel le problème n’avait pas disparu », regrette-t-il. Les méthodes décrites dans ses documents — désinformation, ingérence politique, sabotage — préfigurent les actions attribuées à la Russie contemporaine, notamment depuis l’annexion de la Crimée en 2014 et l’invasion de l’Ukraine en 2022. « Beaucoup des faits que l’on découvre aujourd’hui avec stupéfaction étaient déjà détaillés dans ses archives », rappelle l’auteur.

Ce constat prend une dimension particulière à l’ère de Vladimir Poutine, ancien agent du KGB. « Le KGB est indissociable de son identité personnelle », souligne Gordon Corera. Depuis son accession au pouvoir, Poutine a contribué à mythifier le rôle des espions russes, en faisant des services de sécurité le socle de son régime. « On assiste aujourd’hui à une fusion entre les services de renseignement et l’État, avec une mentalité ‘tchékiste’ — celle d’un État qui voit des ennemis partout et agit avec une impitoyable détermination. » Cette vision, héritée des méthodes du KGB, explique en partie l’agressivité de la politique étrangère russe actuelle.

Et maintenant ?

Avec le retour de la guerre en Europe et la montée des tensions Est-Ouest, les révélations de Mitrokhine pourraient retrouver une actualité brûlante. Les services de renseignement occidentaux devraient-ils réévaluer leur perception des menaces russes à la lumière de ces archives, près de trente ans après leur transmission ? La question reste ouverte, alors que Moscou continue de nier ou de minimiser l’héritage du KGB dans sa politique contemporaine.

Pour Gordon Corera, une prise de conscience s’impose : « Ces archives ne sont pas une relique du passé. Elles rappellent que la menace existe toujours, et que comprendre ses méthodes est essentiel pour s’en protéger. » L’Occident, ajoute-t-il, n’a peut-être pas encore tiré toutes les leçons de cet épisode historique.

Mitrokhine a passé douze ans à copier clandestinement des documents, mais il n’avait pas de plan précis pour leur diffusion avant la chute de l’URSS. C’est seulement en 1991-1992, avec la libéralisation des pays baltes et l’ouverture relative des anciennes républiques soviétiques, qu’il a vu une opportunité de les faire parvenir aux services occidentaux. Il craignait aussi les représailles si ses activités étaient découvertes par le KGB.