Le festival international de photojournalisme Visa pour l’Image, ouvert samedi 30 août à Perpignan et endeuillé dès le lendemain par l’annonce du décès de son cofondateur Jean-François Leroy, consacre cette 38e édition à trois conflits souvent ignorés par l’actualité mondiale. Selon Franceinfo – Culture, Abdulmonam Eassa, Robin Tutenges et Jean-Luc Moreau Deleris exposent leurs travaux respectifs sur le Soudan, l’Éthiopie et le Cambodge, trois pays où les violences persistent sans attirer l’attention médiatique.

Ce qu’il faut retenir

  • Le festival Visa pour l’Image a ouvert sa 38e édition le 30 août 2026 à Perpignan, avec une programmation centrée sur les conflits invisibilisés par l’actualité.
  • Trois photographes — Abdulmonam Eassa (Soudan), Robin Tutenges (Éthiopie) et Jean-Luc Moreau Deleris (Cambodge) — y présentent leurs reportages sur des guerres peu couvertes.
  • Jean-François Leroy, cofondateur du festival, est décédé le 31 août 2026 à l’âge de 69 ans, quelques heures seulement après l’ouverture de l’événement.
  • Le conflit soudanais oppose l’armée aux Forces de soutien rapide (FSR), provoquant plus de 14 millions de déplacés selon les Nations unies.
  • En Éthiopie, la région de l’Amhara est le théâtre de combats entre la milice des Fano et les forces gouvernementales, dans un contexte d’accès humanitaire quasi impossible.
  • Au Cambodge, une reprise des tensions avec la Thaïlande a relancé les craintes d’un conflit armé, après un cessez-le-feu rompu en juillet 2025.
  • Les trois photographes insistent sur la nécessité de donner une voix aux civils, souvent réduits à des statistiques dans les médias.

Un hommage posthume à Jean-François Leroy, figure majeure du photojournalisme

La soirée d’ouverture du festival, lundi 31 août 2026 au Campo Santo de Perpignan, a été consacrée à un hommage solennel à Jean-François Leroy, décédé dans la journée à l’âge de 69 ans. Selon Franceinfo – Culture, cette 38e édition, qui se tient gratuitement jusqu’au 13 septembre, avait officiellement débuté deux jours plus tôt. Le fondateur de Visa pour l’Image, disparu moins de 48 heures après l’ouverture des festivités, laisse derrière lui un héritage de près de quatre décennies dédiées à la défense du photojournalisme comme outil de témoignage et de mémoire.

Soudan : Abdulmonam Eassa documente une révolution étouffée par les militaires

À 31 ans, le photojournaliste franco-syrien Abdulmonam Eassa expose une partie de son travail sur le Soudan, où il a vécu entre fin 2020 et l’été 2022. Comme il l’explique à l’AFP, reproduit par Franceinfo – Culture, il s’y était installé pour « comprendre la révolution soudanaise » qui a renversé l’ancien dictateur Omar el-Béchir, avant d’assister à son écrasement par les militaires. Ses clichés, publiés dans Le Monde fin 2024 et fin 2025, visent à « mettre un nom sur le visage » des Soudanais, loin des titres sur la crise humanitaire.

« On parle souvent du Soudan avec des titres sur la grande crise humanitaire, les 14 millions de déplacés… Nous, ce qu’on cherche [avec Eliott Brachet, co-auteur des reportages], c’est de parler des êtres humains. Qui sont ces gens ? Quel est leur prénom ? Leur nom ? Leur quotidien ? », déclare-t-il. Eassa, qui partage désormais son temps entre la Normandie et la Syrie, a effectué deux retours au Soudan pour le quotidien Le Monde, insistant sur l’urgence de « combler les zones d’ombre » médiatiques autour du conflit.

Éthiopie : Robin Tutenges révèle l’impact dévastateur des conflits sur les civils

Robin Tutenges, 31 ans, présente à Visa pour l’Image son projet « Fano’s Kingdom », consacré à la région de l’Amhara en Éthiopie. Dans cette zone difficile d’accès, la milice des Fano affronte les forces gouvernementales, plongeant les civils dans une situation humanitaire catastrophique. Selon ses observations, rapportées par Franceinfo – Culture, « il n’y a aucune ONG qui peut arriver sur place ». Son travail se concentre sur les infrastructures essentielles — hôpitaux, écoles — et sur l’accès à la nourriture, « un bon marqueur de la situation ».

« Souvent, l’impact sur les civils est énorme. Donc le but, c’est d’aller chercher le plus possible des histoires de vies de civils pour comprendre l’impact de la guerre », souligne-t-il. Tutenges partage avec Eassa et Moreau Deleris la conviction que les médias doivent s’attarder sur les victimes de ces conflits ignorés, même si, comme il le tempère, « ça ne changera rien pour les personnes que j’ai rencontrées ».

Cambodge : Jean-Luc Moreau Deleris alerte sur la résurgence des tensions avec la Thaïlande

Ancien officier parachutiste reconverti dans le photojournalisme au milieu des années 1990, Jean-Luc Moreau Deleris, 67 ans, a couvert pour Le Figaro la reprise des tensions entre le Cambodge et la Thaïlande. Après la rupture du cessez-le-feu en juillet 2025, il s’est rendu sur place en décembre 2025, où il a constaté un manque criant de couverture médiatique. « Tous les Cambodgiens que j’ai rencontrés me disaient : pourquoi on ne parle pas de nous ? », relate-t-il à l’AFP, citée par Franceinfo – Culture.

Son reportage, publié en août 2026 dans Le Figaro Magazine, a suscité des réactions contrastées : des messages de soutien de lecteurs cambodgiens, mais aussi « des avalanches d’insultes du côté thaï ». Malgré cela, il se dit satisfait que le sujet soit enfin abordé. « Mais au moins, on en parle », relativise-t-il, s’appuyant sur sa canne pour marcher, vestige d’un accident de la route survenu lors de son séjour.

Des conflits ignorés : un enjeu de couverture médiatique et de mémoire

Les trois photographes réunis à Visa pour l’Image illustrent une réalité du photojournalisme contemporain : l’invisibilisation des conflits « secondaires » au profit de crises plus médiatisées, comme celles en Ukraine ou au Moyen-Orient. Selon Franceinfo – Culture, cette édition met en lumière une « nécessité de combler les zones d’ombre » pour les professionnels du secteur. Abdulmonam Eassa résume cette mission en une phrase : « Il y a des zones d’ombre dans le monde et j’estime qu’en tant que journaliste, c’est mon travail d’aller les couvrir. »

Pour Robin Tutenges, l’enjeu dépasse la simple visibilité : « Ça participe à une dénonciation qui est importante historiquement, humainement, au niveau des droits de l’homme, et aussi pour les personnes sur place. » Un plaidoyer que partage Jean-Luc Moreau Deleris, dont le parcours militaire lui confère une sensibilité particulière aux enjeux géopolitiques. Leur travail rappelle que le photojournalisme reste un outil essentiel pour documenter l’Histoire en train de s’écrire — même lorsque personne ne regarde.

Et maintenant ?

La 38e édition de Visa pour l’Image se poursuit jusqu’au 13 septembre 2026, avec des expositions, projections et débats ouverts au public. Selon les organisateurs, cette programmation pourrait inspirer une couverture médiatique accrue des conflits oubliés dans les mois à venir, notamment si les trois photographes exposés voient leurs travaux repris par des titres nationaux ou internationaux. Par ailleurs, la mort de Jean-François Leroy laisse une place vacante à la tête du festival, dont la succession devra être annoncée lors des prochains mois. Reste à voir si cette édition, marquée par le deuil, parviendra à renforcer l’engagement des médias envers les zones de tension négligées.

À Perpignan, comme dans les zones de conflit qu’ils ont documentées, l’avenir reste incertain — mais leur travail, lui, ne sera pas oublié.

Plusieurs facteurs expliquent cette invisibilisation : l’éloignement géographique, l’absence d’intérêts géostratégiques pour les grandes puissances, ou encore la complexité des enjeux locaux. Les médias privilégient souvent les crises proches ou liées à des intérêts politiques et économiques immédiats, laissant de côté des conflits aux dynamiques plus locales mais tout aussi meurtrières. Comme le souligne Abdulmonam Eassa, « le monde se fout » parfois de ces drames, faute de pression internationale ou de proximité émotionnelle avec le public occidental.