Une vidéo publiée le 12 juin par Tulsi Gabbard, directrice du Renseignement national américain, a relancé une vieille théorie complotiste : celle de laboratoires biologiques secrets financés par Washington en Ukraine. Dans un clip diffusé sur X, elle affirme que les États-Unis soutiennent « plus de 120 laboratoires biologiques dans plus de 30 pays », évoquant des recherches sur des « agents pathogènes dangereux » et des « gain de fonction ». Pourtant, comme le rapporte Franceinfo - Sciences, ces allégations, bien que présentées comme des révélations, s’appuient sur des documents déjà publics et truffés d’erreurs.
Ce qu'il faut retenir
- Tulsi Gabbard, directrice du Renseignement américain, a affirmé le 12 juin que les États-Unis financent plus de 120 laboratoires biologiques dans plus de 30 pays, dont certains mèneraient des recherches dangereuses.
- Les documents « déclassifiés » par Gabbard sont en réalité quatre diapositives déjà publiques depuis 2005, dont l’une contient des erreurs géographiques (Kiev mal placée).
- Ces accusations, initialement lancées par la Russie en mars 2022, ont été reprises par des figures conspirationnistes américaines et françaises, dont Elon Musk et Florian Philippot.
- Les laboratoires en question sont en réalité des centres de recherche civils (cliniques, universités, laboratoires vétérinaires), financés par des fonds publics votés par le Congrès.
Une affirmation aux fondements fragiles
Dans sa vidéo du 12 juin, Tulsi Gabbard présente des documents comme « déclassifiés », alors qu’ils ne sont en réalité que quatre diapositives déjà accessibles au public. Parmi elles, l’une affiche une carte de l’Ukraine truffée d’anomalies : la capitale, Kiev, y est mal positionnée. « On se demande si elle les a lues ou si elle parie que ses fans ne les liront pas », ironise Tristan Mendès-France, maître de conférences à l’université Paris-Cité et spécialiste des cultures numériques.
Le chiffre de 120 laboratoires mis en avant par Gabbard n’a rien d’une découverte récente. Selon Rudy Reichstadt, directeur du site ConspiracyWatch, ces financements sont « publics, votés par le Congrès et documentés officiellement depuis 2005 pour l’Ukraine ». « Elle laisse entendre que ces laboratoires seraient secrets, ce qui est faux : il s’agit de cliniques, d’universités ou de centres de recherche épidémiologique civils tout à fait officiels », précise-t-il.
Des accusations nées dans l’écosystème pro-russe
Les allégations sur les « biolabs » américains en Ukraine ne datent pas de juin 2026. Elles ont été lancées pour la première fois par la Russie en mars 2022, quelques jours après le début de l’invasion. Le 6 mars 2022, le ministère russe de la Défense affirmait avoir découvert des « preuves de programmes biologiques militaires » financés par Washington. Ces accusations furent reprises par le ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov, puis par Vladimir Poutine lui-même.
Un examen plus approfondi permet de remonter plus tôt encore. Dès le 14 février 2022, un post sur Gab, réseau social d’extrême droite, affichait un graphique intitulé « US biolabs in Ukraine ». Le 24 février 2022, jour de l’attaque russe, un compte anonyme sur Twitter, @WarClandestine, relayait ce même visuel, marquant un tournant dans la diffusion de cette théorie. « C’est ce qu’on appelle le point de bascule », explique Tristan Mendès-France.
Une théorie qui fédère les sphères complotistes
Malgré les erreurs factuelles et le manque de fondement, les propos de Tulsi Gabbard ont été massivement relayés par des figures conspirationnistes. Aux États-Unis, la vidéo a été partagée par Elon Musk (240 millions d’abonnés), Robert F. Kennedy Jr. (secrétaire d’État à la Santé), ainsi que par des personnalités comme Jack Posobiec, Marjorie Taylor Greene ou Anna Paulina Luna. En France, l’ensemble de la « complosphère » s’est emparée du sujet : Florian Philippot (Les Patriotes), Alexis Poulin (fondateur de *Le Média*), Idriss Aberkane, François Asselineau ou encore Silvano Trotta ont tous publié des contenus sur le thème.
« Ces récits sont l’exemple le plus spectaculaire de la fusion entre les communautés covido-complotistes et les milieux pro-russes », souligne Tristan Mendès-France. « La théorie des biolabs, apparue pendant la pandémie de Covid-19, s’est ressoudée avec la sphère pro-russe à la faveur de la guerre en Ukraine. » Pour Rudy Reichstadt, ces affirmations relèvent d’une stratégie rhétorique : « On fait passer pour un scoop des révélations connues depuis des années. Le terme “biolabs”, qui désigne simplement un laboratoire biologique, est utilisé pour entretenir la confusion. »
« On joue sur la polysémie d’un mot pour créer la confusion. Ce récit n’était pas faux, n’était pas complotiste, il était vrai, se réjouit Florian Philippot. Pourtant, ces laboratoires sont des structures civiles et officielles, dont les financements sont publics et documentés. » — Rudy Reichstadt, ConspiracyWatch
Cette polémique illustre en tout cas la persistance des théories du complot, capables de resurgir à tout moment en s’appuyant sur des éléments réels mais sortis de leur contexte. Elle rappelle également la porosité croissante entre les sphères complotistes, qu’elles soient liées à la crise sanitaire, à la guerre en Ukraine ou à d’autres sujets de défiance envers les institutions.
Le « gain de fonction » désigne des recherches qui visent à modifier un agent pathogène (virus, bactérie) pour en augmenter la contagiosité ou la dangerosité. Ces travaux, controversés, sont parfois menés pour étudier les risques de pandémie, mais ils soulèvent des questions éthiques et sécuritaires majeures.
Selon plusieurs experts, ces allégations s’inscrivaient dans une stratégie de désinformation visant à justifier l’invasion de l’Ukraine, en présentant le pays comme un foyer de menaces biologiques sous contrôle américain. Moscou a ainsi cherché à discréditer Washington tout en instrumentalisant la peur des armes biologiques.