Alors que la commission d'enquête du Sénat sur les marges de la grande distribution vient de publier un rapport accusant les enseignes de « pratiques abusives », ces dernières ripostent en lançant une campagne de communication pour défendre leur rôle dans la modération des prix. Selon BFM Business, les principales enseignes de supermarchés, dont Carrefour, Intermarché et E.Leclerc, ont dévoilé ce lundi 22 juin 2026 une opération destinée à illustrer leur contribution à la défense du pouvoir d'achat des Français.
Ce qu'il faut retenir
- Les distributeurs assurent que leurs négociations évitent une hausse moyenne de 37 % sur un panier de 12 produits de grande consommation, passant de 71,49 € à 52,12 €.
- Un rapport du Sénat publié fin mai a dénoncé des « pratiques abusives », pointant des menaces de déréférencement et des ventes de services jugés inutiles.
- Les enseignes craignent un affaiblissement de leur capacité de négociation face aux hausses de coûts industrielles, qui se répercuterait in fine sur les prix en rayon.
- Le patron de Carrefour, Alexandre Bompard, appelle les parlementaires à « laisser faire leur métier » aux distributeurs et à éviter de nouvelles réglementations.
- L'Association nationale des industries alimentaires (Ania) critique une « mise en scène démagogique » et dénonce une confusion entre demandes tarifaires et prix de vente.
Chaque année, entre le 1er décembre et le 1er mars, distributeurs et fournisseurs agroalimentaires mènent des négociations commerciales réputées tendues, qui fixent in fine les prix des produits en rayon — à l'exception des marques propres des enseignes. Ces discussions, souvent pointées du doigt pour leur brutalité, déterminent les tarifs d'un large éventail de produits, des denrées alimentaires aux boissons.
Pour appuyer leur plaidoyer, les grandes surfaces ont dévoilé une affiche mettant en avant une sélection de 12 produits emblématiques — parmi lesquels figurent Coca-Cola, Nutella, le café Carte Noire ou encore les Petit Écolier de Lu. Selon les enseignes, un panier composé de ces articles coûterait 71,49 € sans leurs négociations, contre 52,12 € une fois les tarifs revus à la baisse. « Sans négociations, ce panier coûterait 37 % plus cher », affirment-elles dans un communiqué commun. Les données, transmises confidentiellement à un tiers indépendant, portent sur l'évolution des hausses de tarifs réclamées par les industriels depuis 2021.
Pour illustrer l'impact concret de leurs échanges, les distributeurs avancent des exemples précis : un pot de Nutella de 1 kg serait vendu 9,65 € au lieu de 6,77 € si les hausses industrielles avaient été acceptées. De même, le café Carte Noire passerait de 22 € les trois paquets à 16,75 €, et le Coca-Cola de 3,03 € la bouteille de 1,75 litre à 2,45 €. Autant dire que, selon elles, la négociation permet d'économiser près de 20 € sur ce seul panier.
Face à cette offensive, l'Association nationale des industries alimentaires (Ania) ne décolère pas. Dans un communiqué, le lobby agroalimentaire dénonce une « mise en scène démagogique et absurde », accusant les enseignes de confondre « demandes tarifaires » et « prix de vente ». « En brouillant la compréhension de la fabrication des prix, cette campagne ne répond à aucun critère méthodologique objectif », souligne-t-elle. L'Ania rappelle aussi que derrière ces tarifs se cachent « nos entreprises, nos territoires et nos emplois », insistant sur le fait que les PME et ETI, comme les multinationales, subissent de plein fouet la dégradation du climat des négociations.
Un rapport sénatorial qui crispe la grande distribution
La tension entre les deux camps s'est encore accrue après la publication, fin mai 2026, d'un rapport de la commission d'enquête du Sénat sur les marges. Ce document accuse les distributeurs de « pratiques abusives » à l'encontre de leurs fournisseurs, évoquant notamment des « menaces de déréférencement » ou la vente de services jugés superflus. Pour rééquilibrer les rapports de force, la commission propose plusieurs mesures, dont la signature d'une « charte » excluant du champ des centrales d'achat européennes les entreprises produisant et vendant majoritairement en France. Autre piste : « améliorer le ciblage des contrôles » par la répression des fraudes. En résumé, la commission estime que « la grande distribution ne devrait plus avoir la possibilité de négocier les prix ».
Cette position a immédiatement suscité la réaction d'Alexandre Bompard, PDG de Carrefour. Intervenant sur BFMTV ce lundi 22 juin, il a fustigé ces propositions, qu'il juge contre-productives : « Ces 24 mesures, si vous devez les résumer en une phrase, c'est : arrêtons de donner à la grande distribution la possibilité de négocier les prix. Laissez-nous faire notre métier, arrêtez de réguler, arrêtez de réglementer et d'ajouter des éléments qui nous empêchent de faire notre travail de négociations. » Selon lui, de nombreuses dispositions prises ces dernières années ont déjà « réduit notre capacité de négociation ». « Ce n'est pas du chantage, on essaie d'expliquer ce qu'est la négociation », a-t-il précisé, tout en dénonçant une « série de dispositions parlementaires » visant à empêcher les enseignes de négocier.
« Dans une période où les Français restent profondément marqués par l'inflation alimentaire, de près de 25 % sur les dernières années, toute décision qui affaiblirait encore plus notre capacité de négociation se traduirait à la fin par des prix plus élevés pour les consommateurs. »
— Alexandre Bompard, PDG de Carrefour, le 22 juin 2026
Les industriels, de leur côté, assurent que les hausses de coûts — énergie, emballages, main-d'œuvre — n'ont pas été répercutées en raison du refus des distributeurs, ce qui pèse sur leur rentabilité et leur capacité à investir. « Derrière ces tarifs, il n'y a pas des géants anonymes : il y a nos entreprises, nos territoires et nos emplois », rappelle l'Ania, dénonçant une dégradation du climat des négociations qui pénalise l'ensemble de la filière.
Les craintes des distributeurs face aux amendements en cours
Les tensions sont d'autant plus vives que le Parlement examine actuellement un projet de loi d'urgence agricole, qui prévoit notamment de sanctionner certaines pratiques dénoncées par les industriels — comme les réductions de commandes pendant les négociations — et d'obliger les distributeurs à les justifier par écrit. « La réduction des commandes pendant les négociations est l'un des derniers leviers à notre disposition », a rappelé Thierry Cotillard, PDG des Mousquetaires/Intermarché, redoutant d'aborder les prochaines négociations « avec un carton rouge ».
Pour Philippe Michaud, président exécutif du mouvement E.Leclerc, il est « temps de remettre le consommateur au cœur des décisions ». Les enseignes estiment en effet que toute entrave à leur liberté de négociation se répercuterait inévitablement sur les prix en rayon, alors que l'inflation alimentaire a déjà atteint près de 25 % ces dernières années. « Nous essayons de limiter les hausses de prix, mais notre marge de manœuvre se réduit », confie un responsable sous couvert d'anonymat.
Pour l'heure, la grande distribution campe sur ses positions. « On a décidé collectivement d'avoir une prise de parole commune sur ce sujet », a expliqué Alexandre Bompard, soulignant que cette campagne visait à « expliquer ce qu'est la négociation ». Les industriels, eux, appellent à un dialogue apaisé. Mais dans un contexte où l'inflation alimentaire pèse sur le pouvoir d'achat, la question est plus que jamais politique : qui, des distributeurs ou des producteurs, doit porter le poids des ajustements de prix ?
Ces négociations, qui se tiennent chaque année entre décembre et mars, opposent des acteurs aux intérêts souvent contradictoires. Les industriels cherchent à répercuter leurs hausses de coûts (énergie, matières premières, main-d'œuvre) sur les prix de vente, tandis que les distributeurs veulent limiter ces augmentations pour préserver leur compétitivité et le pouvoir d'achat des consommateurs. Les méthodes de pression — menaces de déréférencement, réductions de commandes — sont régulièrement pointées du doigt, alimentant les tensions.
Le projet de loi d'urgence agricole, actuellement en examen à l'Assemblée nationale, pourrait être adopté d'ici la fin de l'été 2026. Ses dispositions, notamment celles concernant les sanctions contre les pratiques commerciales abusives, pourraient modifier en profondeur le rapport de force entre distributeurs et fournisseurs. Les prochaines négociations commerciales, prévues pour décembre 2026, s'annoncent donc cruciales.