Les résultats de recherche proposés par les moteurs comme Google ou Bing, de plus en plus pilotés par des intelligences artificielles, risquent de faire perdre à Internet sa dimension humaine. Selon une étude récente de chercheurs américains, ces outils, bien qu’efficaces, privilégient une logique pure au détriment des émotions et des expériences personnelles qui animent le Web depuis son apparition.

Ce qu'il faut retenir

  • Une étude de l’Université de Californie à Riverside (publiée dans les actes de la 18e conférence ACM Web Science 2026) alerte sur la déshumanisation du Web due à l’IA.
  • Les grands modèles de langage (LLM) comme ChatGPT et Google Gemini s’appuient principalement sur la logique (logos), négligeant les dimensions émotionnelles (pathos) et éthiques.
  • Les chercheurs ont analysé des centaines de questions subjectives et comparé les réponses des LLM à celles des résultats classiques de Google et Bing.
  • L’alignement et les garde-fous intégrés aux IA pour éviter les propos nuisibles réduisent leur capacité à refléter la richesse des raisonnements humains.
  • Exemple concret : pour la photographie argentique, l’IA explique le fonctionnement technique, mais ignore les astuces artisanales partagées par les passionnés.

Une étude qui interroge l’avenir du Web

Des chercheurs de l’Université de Californie à Riverside, dirigée par Kevin Esterling, professeur de sciences politiques, ont publié une étude dans les actes de la 18e conférence ACM Web Science (2026). Selon Futura Sciences, leurs travaux révèlent une inquiétante tendance : l’essor des intelligences artificielles dans les résultats de recherche pourrait progressivement vider le Web de sa substance humaine. « Les machines produisent un langage qui ne possède pas les qualités humaines en matière de raisonnement et d’argumentation », a déclaré Esterling à l’issue de ces recherches.

Le phénomène est particulièrement visible aux États-Unis, où Google intègre de plus en plus son chatbot Gemini dans ses résultats. En France, cette transition reste moins marquée pour l’instant, mais les chercheurs soulignent que le processus s’accélère semaine après semaine. Le Web, façonné depuis plus de 25 ans par des contenus humains mêlant logique, émotion et expérience, se trouve aujourd’hui face à un tournant.

Le triangle rhétorique d’Aristote au cœur de l’analyse

Pour évaluer la nature des réponses générées par les IA, les scientifiques ont utilisé le triangle rhétorique d’Aristote, qui distingue trois registres de persuasion : le logos (la logique et la rigueur factuelle), l’ethos (l’autorité et la crédibilité de la source), et le pathos (l’émotion et l’expérience humaine). Leur constat est sans appel : les LLM comme ChatGPT ou Gemini privilégient massivement le logos.

« Les humains, eux, mélangent ces trois formes de persuasion dans leur rhétorique », explique Esterling. Par exemple, un blogueur passionné par la photographie argentique partagera à la fois des explications techniques (logos), son expérience personnelle (pathos) et des recommandations de matériel fiables (ethos). Une IA, en revanche, se limitera à des réponses factuelles, dépourvues de nuances et de chaleur humaine. « On ne perçoit pas vraiment ce qui se cache derrière les réponses des IA », souligne le chercheur.

Pourquoi les IA répondent-elles de manière aussi froide ?

Plusieurs facteurs expliquent cette tendance. D’abord, les systèmes d’alignement et de sécurité intégrés aux modèles par les entreprises comme OpenAI ou Google visent à éviter les propos controversés ou émotionnellement chargés. Ces garde-fous, conçus pour garantir la neutralité, réduisent paradoxalement la capacité des IA à refléter la complexité des raisonnements humains.

Ensuite, les humains adaptent en permanence leur discours en fonction des réactions anticipées de leur interlocuteur, un mécanisme que les IA ne reproduisent pas. « Une IA fonctionne par séquences de mots statistiquement probables à partir de données d’entraînement », rappelle Esterling. « Il n’y a pas d’interaction bidirectionnelle. Si l’IA et l’être humain dialoguent, ils ne se comprennent pas vraiment. »

Un exemple concret : la photographie argentique

Pour illustrer ce décalage, les chercheurs prennent l’exemple d’une recherche sur la photographie argentique. Une IA expliquera correctement le fonctionnement d’un appareil à pellicule et recommandera des modèles d’entrée de gamme, en s’appuyant sur des sources fiables (logos). Mais elle ignorera totalement les astuces pratiques partagées par les passionnés : comment dénicher des pellicules périmées pour obtenir des rendus inattendus, ou comment développer soi-même ses photos dans sa salle de bains. « Cette dimension artisanale et personnelle, aucun algorithme ne sait la transmettre », note l’étude.

Ce manque de profondeur humaine pourrait, à terme, appauvrir la diversité des raisonnements disponibles en ligne. Les utilisateurs, en s’habituant à des réponses synthétiques et neutres, risquent de perdre le contact avec les expériences émotionnelles et morales qui enrichissent la compréhension d’un sujet.

Et maintenant ?

Si le phénomène s’accélère, il pourrait devenir difficile de revenir en arrière. Les contenus générés par IA, ainsi que leur indexation dans les résultats des moteurs de recherche, risquent d’amplifier cette tendance. Selon les chercheurs, une prise de conscience collective serait nécessaire pour préserver la richesse du Web. Reste à voir si les acteurs technologiques, poussés par l’efficacité et la rapidité, opteront pour des solutions équilibrées ou continueront à privilégier la logique pure au détriment de l’humain.

Vers une société qui pense comme une machine ?

L’enjeu dépasse la simple qualité des résultats de recherche. À force d’utiliser des IA pour naviguer sur le Web, l’humain pourrait progressivement adopter leur mode de raisonnement. « À terme, l’Homme va-t-il finir par penser comme une machine ? », s’interrogent les auteurs de l’étude. La question n’est plus seulement technique, mais aussi philosophique et sociale.

Les chercheurs rappellent que le Web a toujours été un espace de partage d’expériences et d’émotions, bien au-delà de la simple transmission d’informations. Si les LLM continuent à dominer les résultats de recherche, cette dimension pourrait s’estomper, laissant place à un Internet plus froid et moins humain. « La roue du progrès ne s’arrête jamais », écrivent-ils. « Qu’elle soit vertueuse ou dévastatrice, le phénomène dénoncé par cette étude devrait s’accélérer. »

En attendant, les utilisateurs ont encore le choix. Les résultats de recherche classiques, moins formatés mais plus riches en nuances, restent accessibles. Mais pour combien de temps encore ?

D’après l’étude de l’Université de Californie à Riverside, ce choix s’explique par deux raisons principales. D’abord, les systèmes d’alignement intégrés aux IA visent à éviter les propos controversés ou émotionnellement chargés, ce qui les pousse à se concentrer sur des réponses factuelles et neutres. Ensuite, les IA fonctionnent par séquences de mots statistiquement probables à partir de données d’entraînement, sans capacité à anticiper les réactions émotionnelles ou intellectuelles de leur interlocuteur, contrairement aux humains.

L’exemple le plus parlant concerne la photographie argentique. Une IA expliquera le fonctionnement technique d’un appareil et recommandera des modèles d’entrée de gamme, en s’appuyant sur des sources fiables (logos). En revanche, elle ignorera les astuces pratiques partagées par les passionnés, comme l’utilisation de pellicules périmées pour obtenir des rendus inattendus ou les techniques de développement maison. Ces éléments, pourtant riches en expérience humaine (pathos), échappent totalement aux algorithmes.