Une étude danoise publiée ce 20 juin 2026 dans la revue Communication Medicine révèle que certaines bactéries intestinales, déjà suspectées d’être impliquées dans le développement du cancer colorectal, pourraient en réalité être influencées par des virus. Selon Futura Sciences, ces travaux apportent un éclairage nouveau sur les mécanismes biologiques à l’œuvre dans l’un des cancers les plus fréquents au monde.
Ce qu'il faut retenir
- Bacteroides fragilis, une bactérie intestinale, est inoffensive chez les personnes en bonne santé mais pourrait favoriser le cancer colorectal lorsqu’elle est porteuse de virus.
- Les chercheurs ont identifié des prophages — des virus intégrés dans l’ADN bactérien — deux fois plus présents dans les souches de Bacteroides fragilis prélevées chez des patients atteints de cancer colorectal.
- L’étude, menée sur 877 individus, confirme cette association à grande échelle, mais ne démontre pas encore de lien de causalité direct entre ces virus et la cancérisation.
- Le cancer colorectal touche chaque année près de 50 000 personnes en France et représente la deuxième cause de mortalité par cancer chez les femmes et la troisième chez les hommes.
Un déséquilibre du microbiote déjà associé au cancer colorectal
Depuis plusieurs années, les scientifiques établissent un lien entre le cancer colorectal et un déséquilibre du microbiote intestinal, appelé « dysbiose ». Parmi les bactéries incriminées, Bacteroides fragilis occupe une place centrale. Présente chez tout le monde, elle devient potentiellement dangereuse chez les patients atteints de cette maladie. Une étude danoise menée il y a quelques années sur deux millions de Danois avait déjà montré que l’élimination de cette bactérie réduisait significativement le risque de développer un cancer colorectal dans les mois suivants.
Pourtant, le mécanisme précis par lequel Bacteroides fragilis influence la cancérisation restait mal compris. C’est dans ce cadre que l’équipe du biologiste moléculaire Flemming Damgaard, de l’hôpital universitaire d’Odense (Danemark), a mené une nouvelle recherche, publiée aujourd’hui. L’objectif ? Comprendre pourquoi cette bactérie, inoffensive pour la plupart des gens, peut devenir un agent pathogène dans certains contextes.
Des virus cachés dans l’ADN bactérien pourraient jouer un rôle
Les chercheurs ont analysé des échantillons de selles de 877 personnes, dont des patients atteints de cancer colorectal et des témoins sains. Leur analyse génétique a révélé une différence majeure : les souches de Bacteroides fragilis isolées chez les personnes malades étaient deux fois plus susceptibles de contenir des virus, notamment un nouveau type de bactériophage, appelé « prophage » lorsqu’il est intégré dans l’ADN bactérien.
Ces prophages, capables de rester inactifs pendant des années avant d’être activés, pourraient modifier le comportement de la bactérie. « Chez les patients atteints de cancer colorectal, Bacteroides fragilis est deux fois plus susceptible de porter ces prophages », explique Flemming Damgaard, auteur principal de l’étude. Les résultats ont été confirmés sur une cohorte indépendante de 877 individus, renforçant la crédibilité de cette découverte.
Une piste prometteuse, mais encore incomplète
Si cette étude établit un lien statistique fort entre la présence de prophages et le cancer colorectal, elle ne permet pas encore d’affirmer que ces virus sont la cause directe de la maladie. « Nous ignorons encore si le virus y contribue ou s’il est simplement le signe d’une autre modification au niveau intestinal », précise Flemming Damgaard. Plusieurs hypothèses sont envisagées : le prophage pourrait modifier le comportement de la bactérie, la rendant plus agressive, ou favoriser un environnement intestinal propice à la cancérisation.
Quoi qu’il en soit, ces résultats bouleversent les modèles classiques de dysbiose, qui considéraient jusqu’ici les bactéries comme des organismes statiques. « Cela remet en question notre compréhension du microbiote, qui serait en réalité bien plus dynamique et influencé par des infections virales », souligne l’auteur de l’étude. Une perspective qui ouvre la voie à de nouvelles recherches sur les mécanismes biologiques du cancer colorectal.
Le cancer colorectal en chiffres
Selon l’Institut national du cancer (INCa), le cancer colorectal est l’un des cancers les plus fréquents en France. Chaque année, près de 50 000 nouvelles personnes sont touchées, et il est responsable d’environ 17 000 décès. Il s’agit du deuxième cancer le plus fréquent chez les femmes (11,3 % de l’ensemble des nouveaux cas de cancers féminins) et du troisième chez les hommes (11,2 %). Ces chiffres soulignent l’urgence de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre, alors que les causes de ce cancer restent partiellement méconnues.
Parmi les facteurs de risque identifiés, l’alimentation, le mode de vie et le vieillissement jouent un rôle majeur. Cependant, des études récentes, comme celle publiée aujourd’hui, suggèrent que le microbiote intestinal pourrait être un acteur clé. Une piste qui, si elle se confirme, pourrait conduire à des stratégies préventives ou thérapeutiques innovantes.
Vers une nouvelle approche de la prévention ?
Les résultats de cette étude danoise pourraient, à plus long terme, inspirer de nouvelles stratégies de prévention ou de dépistage. Par exemple, un test de détection des prophages dans le microbiote pourrait permettre d’identifier les personnes à risque accru de développer un cancer colorectal. Une telle approche s’inscrirait dans la tendance actuelle de la médecine personnalisée, qui vise à adapter les soins en fonction des caractéristiques biologiques de chaque patient.
Cependant, de nombreuses questions restent en suspens. Comment ces prophages agissent-ils exactement sur les bactéries ? Peuvent-ils être ciblés par des traitements ? Autant de défis que les chercheurs devront relever dans les années à venir. En attendant, cette étude rappelle l’importance de soutenir la recherche sur le microbiote, un champ encore largement inexploré mais aux perspectives prometteuses.
Un prophage est un virus capable de s’intégrer dans l’ADN d’une bactérie et de rester inactif jusqu’à ce que certaines conditions déclenchent son activation. Une fois activé, il peut modifier le comportement de la bactérie, par exemple en produisant des toxines ou en favorisant sa prolifération.
Non. Bacteroides fragilis est une bactérie naturellement présente dans l’intestin de la plupart des gens. Elle ne devient problématique que dans un contexte de déséquilibre du microbiote, comme cela peut être le cas chez les personnes atteintes de cancer colorectal. Une alimentation équilibrée et un mode de vie sain contribuent à maintenir un microbiote diversifié et équilibré.