Un anticancéreux en cours de développement pour le traitement du cancer de la vessie s’est révélé particulièrement efficace contre des bactéries résistantes aux antibiotiques, responsables de pneumonies sévères, selon Futura Sciences. Les chercheurs ont exploité une molécule, le TLD1433, pour cibler spécifiquement l’ADN bactérien et produire une quantité massive d’espèces réactives de l’oxygène, capable de neutraliser les pathogènes dans des tissus profonds et pauvres en oxygène.

Ce qu'il faut retenir

  • Le médicament anticancéreux TLD1433, actuellement en phase II d’essais cliniques pour le cancer de la vessie, pourrait devenir un traitement contre les bactéries résistantes aux antibiotiques, notamment Pseudomonas aeruginosa.
  • En associant le TLD1433 à des ultrasons, les chercheurs ont multiplié par 14 la production d’espèces réactives de l’oxygène, détruisant ainsi les bactéries en profondeur.
  • Ce traitement a permis de guérir 100 % des souris atteintes de pneumonie sévère en six jours et d’éliminer quasi totalement les bactéries dans des échantillons humains.
  • L’antibiorésistance cause 7,7 millions de décès par an dans le monde, selon l’OMS, et représente la deuxième cause de mortalité mondiale.
  • Des essais complémentaires sont nécessaires avant une utilisation clinique à grande échelle, afin de valider l’innocuité et l’efficacité à long terme chez l’humain.

Un détournement inattendu pour une crise sanitaire majeure

Le TLD1433, une molécule initialement conçue pour lutter contre le cancer de la vessie, pourrait bien redéfinir la lutte contre les infections bactériennes résistantes. Selon les travaux publiés dans le Journal of the American Chemical Society, cette molécule, lorsqu’elle est activée par des ultrasons, se transforme en un agent antibactérien redoutable. « Nous avons exploité un mécanisme de défense des bactéries pour les détruire », explique l’un des auteurs de l’étude, cité par Futura Sciences. En générant des espèces réactives de l’oxygène, le traitement perturbe les fonctions vitales des bactéries, notamment celles qui survivent dans des environnements pauvres en oxygène, comme les poumons.

Une solution pour contourner les limites des antibiotiques classiques

Les antibiotiques actuels peinent souvent à atteindre les tissus infectés en profondeur, notamment lorsqu’ils sont protégés par des biofilms ou dans des milieux hypoxiques. « Les bactéries forment des barrières protectrices qui empêchent les médicaments d’agir », précise l’étude. Les chercheurs ont donc combiné le TLD1433 avec une thérapie par ultrasons pour franchir ces obstacles. Résultat : le traitement pénètre jusqu’à 10 centimètres de tissu, contre seulement un centimètre pour les méthodes classiques utilisant la lumière. De plus, il cible directement l’ADN bactérien, empêchant ainsi les pathogènes de se reproduire ou de se régénérer.

Parmi les bactéries ciblées, Pseudomonas aeruginosa figure en tête de liste. Ce pathogène, notoire pour sa résistance aux antibiotiques, est responsable d’infections pulmonaires graves, souvent associées à des hospitalisations prolongées. Les essais menés en laboratoire, sur des souris et sur des échantillons humains, ont confirmé l’efficacité du traitement : toutes les souris infectées ont été guéries en six jours, et les bactéries ont été quasi totalement éliminées dans les échantillons cliniques.

Un espoir face à l’antibiorésistance, fléau mondial

L’antibiorésistance constitue l’une des principales menaces sanitaires du XXIe siècle. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), les infections bactériennes résistantes tuent 7,7 millions de personnes chaque année, soit un décès sur huit dans le monde. Cette résistance se développe lorsque les bactéries mutent ou acquièrent des gènes leur permettant de survivre aux traitements existants. Face à cette crise, les chercheurs explorent des alternatives, comme la thérapie sonodynamique, qui combine des médicaments activables par le son et des ultrasons pour cibler les pathogènes en profondeur.

« Cette approche pourrait révolutionner le traitement des infections pulmonaires résistantes », souligne l’étude. Contrairement aux antibiotiques, qui agissent de manière systémique et peuvent favoriser l’émergence de résistances, le TLD1433 agit de manière ciblée, limitant ainsi les risques de sélection de souches résistantes. Autre avantage : le traitement est non invasif, ce qui réduit les risques de complications pour les patients.

Et maintenant ?

Avant une éventuelle utilisation clinique, des essais supplémentaires sur des modèles animaux et des essais cliniques de phase III seront nécessaires pour confirmer l’innocuité du traitement et évaluer ses effets à long terme chez l’humain. Les chercheurs envisagent également d’étendre cette approche à d’autres types d’infections bactériennes, comme celles causées par Staphylococcus aureus ou Klebsiella pneumoniae. Une avancée qui, si elle est confirmée, pourrait marquer un tournant dans la lutte contre l’antibiorésistance.

Contexte : l’antibiorésistance, un enjeu de santé publique

L’antibiorésistance n’est pas un phénomène nouveau, mais elle s’est accélérée ces dernières décennies en raison de la surutilisation et de la mauvaise utilisation des antibiotiques. En 2019, l’OMS estimait que 1,2 million de décès directs étaient attribuables à l’antibiorésistance, et que ce chiffre pourrait atteindre 10 millions par an d’ici 2050 si aucune mesure n’est prise. En France, la stratégie nationale de lutte contre l’antibiorésistance, lancée en 2022, vise à réduire de 50 % l’usage inapproprié des antibiotiques d’ici 2025.

Face à ce défi, les alternatives thérapeutiques se multiplient. Outre la thérapie sonodynamique, des pistes comme l’utilisation de bactériophages (virus naturels tueurs de bactéries) ou de molécules issues de l’immunothérapie sont explorées. Mais ces solutions restent pour l’instant au stade expérimental, et leur mise sur le marché pourrait prendre plusieurs années.

« L’efficacité prouvée du TLD1433 ouvre une nouvelle voie pour traiter des infections jusqu’alors considérées comme incurables. Cependant, des étapes cruciales restent à franchir avant une application généralisée. » — Extrait de l’étude publiée dans le Journal of the American Chemical Society

Les antibiotiques échouent principalement en raison de trois mécanismes : la formation de biofilms par les bactéries, qui agissent comme une barrière protectrice ; leur inefficacité dans les environnements pauvres en oxygène (hypoxiques), où certaines bactéries comme Pseudomonas aeruginosa survivent et se multiplient ; et enfin, l’émergence de souches résistantes, capables de neutraliser ou d’éliminer le principe actif des antibiotiques. Ces limites expliquent pourquoi les infections pulmonaires ou les septicémies restent difficiles à traiter, malgré l’existence de traitements.

Avant une utilisation clinique, le traitement devra passer par des essais cliniques de phase III, qui évalueront son efficacité et sa tolérance sur un large échantillon de patients. Ces essais pourraient débuter d’ici 2028, sous réserve de l’obtention des financements et des autorisations réglementaires. Parallèlement, des études supplémentaires sur des modèles animaux seront menées pour identifier d’éventuels effets secondaires à long terme. Si ces étapes sont concluantes, une demande d’autorisation de mise sur le marché pourrait être déposée d’ici 2030.