Selon Euronews FR, la Banque des règlements internationaux (BRI), surnommée la « banque centrale des banques centrales », tire la sonnette d’alarme dans son rapport annuel publié dimanche 6 juillet 2025. L’institution met en garde contre les vulnérabilités financières accumulées par les dépenses colossales consacrées à l’intelligence artificielle (IA), qui pourraient, selon elle, amplifier tout choc futur et se propager à l’ensemble de l’économie.

Ce qu'il faut retenir

  • Plus de 1 000 milliards de dollars d’investissements prévus par les cinq plus grands « hyperscalers » en 2025 et 2026, un rythme qui dépasse leurs bénéfices et les pousse à s’endetter massivement.
  • La BRI compare cette course à l’IA à des bulles spéculatives passées, comme la fièvre ferroviaire britannique des années 1840 ou la bulle des dotcom, toutes suivies d’un retournement brutal des investissements.
  • Un système de « financement circulaire » et une dépendance croissante aux fonds spéculatifs et aux crédits privés exposent l’économie à un risque de krach plus rapide qu’une crise bancaire classique.
  • Les coûts réels des centres de données, souvent sous-estimés, pourraient peser sur les bilans des entreprises si les puces spécialisées deviennent obsolètes plus vite que prévu.
  • 8 000 milliards de dollars : c’est le coût estimé du déploiement de l’IA sur les six prochaines années, selon l’économiste Stijn Van Nieuwerburgh de l’université Columbia.
  • Les tensions sur les prix de l’électricité, déjà visibles, pourraient s’aggraver avec une hausse annuelle des tarifs de 6 % d’ici 2027 aux États-Unis.

Une croissance dopée par l’IA, mais des risques financiers grandissants

Dans son rapport, la BRI souligne que les investissements massifs dans l’IA ont soutenu la croissance mondiale en 2025. Pourtant, l’institution appelle à une prise de conscience urgente. « Le message est celui de l’urgence », a déclaré Pablo Hernández de Cos, directeur général de la BRI, lors de la présentation des conclusions. Il a insisté sur la nécessité d’agir avant qu’un retournement ne rende l’ajustement final « plus douloureux ».

Les cinq plus grands acteurs technologiques, qualifiés d’« hyperscalers », prévoient d’investir plus de 1 000 milliards de dollars (soit 878 milliards d’euros) dans l’infrastructure d’IA pour 2025 et 2026. Un rythme qui dépasse largement leurs bénéfices et leur trésorerie, les poussant à s’endetter massivement pour suivre la cadence. Selon la BRI, cette course s’explique par la conviction que seuls quelques acteurs dominants émergeront, incitant les entreprises à injecter des capitaux dans des projets dont les retours restent très incertains.

L’IA, nouvelle bulle spéculative ? La BRI alerte sur l’histoire qui se répète

Pour illustrer ses craintes, la BRI replace la flambée actuelle de l’IA dans une longue lignée de bulles spéculatives. De la mania des canaux dans les années 1830 à la fièvre ferroviaire britannique des années 1840, en passant par l’électrification des années 1920 et la bulle des dotcom, chaque épisode a débuté par une percée technologique avant d’attirer davantage de capitaux que ne pouvaient le justifier les retombées commerciales. Résultat : un retournement des investissements entraînant des récessions à l’échelle de l’économie.

« Chaque épisode s’est terminé par un retournement des investissements », rappelle la BRI, soulignant que la situation actuelle présente des similitudes troublantes. Les valorisations boursières tendues et les modes de financement opaques, comme le « financement circulaire », aggravent encore les risques.

Des financements opaques et des risques systémiques

Le rapport met en lumière un système où les fabricants de puces et les géants du cloud prennent des participations dans des laboratoires d’IA, qui s’engagent ensuite à acheter leurs composants. Ce mécanisme crée un cercle vertueux en apparence, mais qui recycle l’argent vers les investisseurs initiaux. Zhang Tao, représentant en chef de la BRI pour l’Asie et le Pacifique, met en garde : « Une dépendance accrue aux canaux non bancaires signifie qu’un retournement de l’IA pourrait déboucher sur une chute plus brutale et plus rapide qu’une crise bancaire traditionnelle. »

Une grande partie des financements transite désormais par des fonds spéculatifs et des véhicules de crédit privé, soumis à une surveillance bien moins stricte que celle imposée aux banques. Cette opacité expose l’économie à des risques systémiques difficiles à anticiper en cas de retournement.

Les coûts cachés de l’IA : un risque pour les bilans et l’inflation

Au-delà des marchés financiers, les critiques soulignent que le véritable coût du déploiement de l’IA est souvent minimisé. Une préoccupation majeure concerne la manière dont les géants de la tech comptabilisent leurs centres de données. En supposant que les équipements coûteux resteront utiles plus longtemps, les entreprises étalent leurs coûts sur plusieurs années. Cela réduit les dotations aux amortissements dans leurs bilans et donne une image plus flatteuse de leurs résultats que la réalité économique.

Or, les puces spécialisées utilisées dans ces centres pourraient devenir obsolètes bien plus rapidement que prévu. Cela créerait un décalage entre les bénéfices publiés et la réalité, rendant les bilans plus vulnérables si la demande se révèle décevante ou si un renouvellement massif du matériel s’impose. Stijn Van Nieuwerburgh, économiste à l’université Columbia, estime que ce déploiement pourrait coûter 8 000 milliards de dollars (7 000 milliards d’euros) sur les six prochaines années, financés en partie via des montages hors bilan pointés par la BRI.

Une troisième vague d’inflation portée par l’IA ?

Les économistes évoquent désormais une « troisième vague » d’inflation, après celle de la pandémie et celle des droits de douane. Cette fois, la cause serait le déploiement de l’IA. La pénurie de mémoire et de stockage, liée à la priorité donnée aux composants à forte marge pour les serveurs d’IA, se répercute sur l’électronique grand public. Apple a ainsi relevé la semaine dernière les prix de ses MacBook, iPad et autres appareils, invoquant « une hausse extraordinaire de la demande de mémoire et de stockage ».

L’action du groupe a reculé de 6 %, sa plus mauvaise séance depuis plus d’un an. Microsoft, Nintendo et Sony ont pris des mesures similaires, reflétant les tensions sur les coûts des composants électroniques.

L’électricité, un autre point de tension

Les centres de données consomment une part croissante d’électricité, ce qui exerce une pression sur les prix et les coûts de production. Goldman Sachs prévoit que ces centres représenteront près de la moitié de la hausse de la demande d’électricité aux États-Unis d’ici 2030. Aux États-Unis, les tarifs pour les particuliers devraient progresser de 6 % par an en 2026 et 2027. La BRI souligne que cette pression sur les ressources énergétiques pourrait alimenter l’inflation, même si l’IA pourrait, à terme, se révéler désinflationniste grâce aux gains de productivité promis.

Et maintenant ?

Les responsables politiques sont appelés à agir rapidement pour éviter un ajustement brutal. La BRI recommande une meilleure régulation des financements non bancaires et une transparence accrue sur les coûts réels de l’IA. Les prochaines échéances à surveiller incluent les décisions des banques centrales sur les taux d’intérêt, ainsi que les rapports trimestriels des « hyperscalers », dont les résultats pourraient révéler les premières faiblesses structurelles. Une date clé sera également le sommet du G20 en novembre 2026, où la question de la régulation de l’IA devrait figurer à l’ordre du jour.

L’essor de l’IA a indéniablement transformé l’économie mondiale, mais les risques financiers et structurels qu’il engendre pourraient, à terme, enrayer cette dynamique. La question n’est plus de savoir si un retournement aura lieu, mais quand et dans quelles proportions.

Un « hyperscaler » désigne une entreprise technologique spécialisée dans la construction et la gestion d’infrastructures à grande échelle, comme les centres de données ou les réseaux. Ces acteurs, tels que Microsoft, Amazon, Google, Meta ou Nvidia, investissent massivement dans l’IA pour maintenir leur position dominante sur le marché.

Les puces utilisées dans les centres de données dédiés à l’IA, comme les GPU (Graphics Processing Units), évoluent très rapidement en raison des avancées technologiques. Leur obsolescence est accélérée par la demande croissante en puissance de calcul et par l’innovation constante dans le domaine. Si la demande pour ces puces chute ou si de nouvelles technologies les rendent inadaptées, les entreprises pourraient devoir investir massivement dans de nouveaux équipements, ce qui pèserait sur leurs bilans.