Le Festival d’Avignon 2026 consacre cette année la langue coréenne, marquant un retour remarqué de la création sud-coréenne après un quart de siècle d’absence. Parmi les spectacles programmés, « Island Story », mis en scène par Kyung-Sung Lee, se distingue par son approche sobre et rigoureuse d’un épisode tragique de l’histoire coréenne : le massacre de Jeju en 1948. Selon Franceinfo - Culture, cette pièce interroge la mémoire collective et le devoir de transmission face à un traumatisme encore largement ignoré en dehors de la Corée du Sud.

Ce qu'il faut retenir

  • En 1948, la police coréenne réprime dans le sang une manifestation pacifique commémorant la fin de l’occupation japonaise sur l’île de Jeju.
  • Les violences font des dizaines de milliers de morts, principalement des civils accusés d’être communistes et enterrés dans des fosses communes.
  • La pièce « Island Story », jouée dans le cadre du Festival d’Avignon, met en lumière ce massacre à travers des témoignages recueillis par Kyung-Sung Lee lors de trois voyages sur l’île.
  • La création intègre des éléments symboliques comme un cadre noir rempli de terre ou une marionnette pour évoquer les disparus.
  • Les comédiens décrivent avec une précision clinique les souvenirs des survivants, notamment ceux des enfants retrouvant les corps de leurs parents grâce à l’ADN.
  • Cette œuvre s’inscrit dans la programmation dédiée à la langue coréenne, qui représente 20 % de la sélection de cette 80e édition du festival.

Un massacre enfoui sous le silence pendant des décennies

En juillet 1948, alors que la Corée est encore sous administration américaine avant sa partition définitive, des habitants de l’île de Jeju organisent des rassemblements pacifiques pour célébrer la fin de trente-cinq ans d’occupation japonaise. La répression orchestrée par la police coréenne, soutenue par l’armée, tourne au drame : des dizaines de milliers de civils sont tués lors de cette répression. Les survivants, souvent accusés d’être des sympathisants communistes, sont exécutés sommairement et leurs corps jetés dans des fosses communes. Autant dire que ce massacre, aujourd’hui reconnu comme l’un des pires crimes de l’histoire moderne de la Corée du Sud, a été délibérément occulté pendant près de quarante ans.

Ce n’est qu’à la fin des années 1980, avec la démocratisation du pays, que les premières révélations émergent. La découverte fortuite d’ossements humains sous le futur aéroport de Jeju en 2003 a relancé les recherches et forcé le gouvernement à reconnaître, en 2009, l’ampleur des violences commises. Pourtant, le nombre exact de victimes reste inconnu, et les fosses communes continuent d’être mises au jour. Pour Kyung-Sung Lee, la pièce « Island Story » représente une tentative de briser cette chape de silence, en donnant une voix à ceux que l’histoire a effacés.

Une mise en scène épurée pour dire l’indicible

Sur la scène du gymnase du lycée Aubanel à Avignon, les cinq comédiens de « Island Story » – trois hommes et deux femmes – ne jouent pas des personnages. Ils livrent, avec une précision presque chirurgicale, les témoignages des survivants et des descendants des victimes. « Il y a deux vélos, un cadre noir, un vieux poste radio, trois tables… », « Je suis la petite du groupe », « J’ai des poignets fins » : ces descriptions méticuleuses, qui pourraient paraître anodines, servent en réalité à ancrer l’audience dans un réalisme implacable. Comme l’explique Kyung-Sung Lee, cette rigueur formelle vise à rendre tangible l’inénarrable, à offrir un cadre à des souvenirs trop lourds pour être portés seuls.

La scénographie, minimaliste et symbolique, joue un rôle central. Un cadre noir rempli de terre évoque les fosses communes, tandis qu’une marionnette représente les disparus, leur donnant une présence presque tangible. La distanciation adoptée par le metteur en scène évite tout pathos excessif, conférant à la pièce une solennité rare. Les acteurs, en transmettant les récits comme on lirait un rapport d’enquête, renforcent l’effet de vérité. Le résultat est une œuvre où chaque détail compte, où chaque mot pèse, et où le public est invité à regarder l’histoire en face plutôt que de détourner les yeux.

La langue coréenne à l’honneur, un choix symbolique

L’invitation de la langue coréenne à Avignon, après l’anglais, l’espagnol et l’arabe, s’inscrit dans une volonté de diversification culturelle. Comme le soulignent les organisateurs du festival, cette programmation répond à « une soif de découverte » après un quart de siècle sans représentation sud-coréenne significative. Les arts vivants coréens représentent désormais 20 % de la programmation totale de cette 80e édition, une place inédite qui reflète l’importance croissante de l’Asie dans le paysage artistique mondial.

Kyung-Sung Lee, dont la démarche s’inscrit dans une recherche documentaire approfondie, a effectué trois séjours sur l’île de Jeju pour recueillir des récits avant que le temps n’emporte les dernières mémoires. Son travail s’inscrit dans une tradition théâtrale coréenne où le théâtre documentaire occupe une place centrale, mêlant rigueur historique et émotion contenue. « Island Story » s’inscrit ainsi dans une lignée de créations qui, comme « The Vagina Monologues » ou « Another Day in Paradise », utilisent la scène pour restituer des vérités historiques occultées.

Et maintenant ?

La pièce « Island Story » sera présentée jusqu’à la clôture du Festival d’Avignon, le 26 juillet 2026. Kyung-Sung Lee a d’ores et déjà annoncé son intention de poursuivre ce travail de mémoire en adaptant l’œuvre pour des représentations en Corée du Sud, où le sujet reste sensible. Parallèlement, des associations de victimes et d’historiens appellent à une reconnaissance officielle du massacre par l’État sud-coréen, afin que les fosses communes soient enfin identifiées et que les familles des victimes puissent obtenir justice. Reste à voir si cette création contribuera à faire évoluer le regard porté sur cet épisode, encore largement méconnu en Europe.

En choisissant de raconter cette histoire, Kyung-Sung Lee ne se contente pas de rendre hommage aux victimes : il rappelle que la mémoire est un acte politique, surtout lorsqu’il s’agit de crimes d’État. Et c’est peut-être là que réside la force de « Island Story » – dans sa capacité à transformer le théâtre en un lieu de résistance contre l’oubli.

Le massacre de Jeju a été délibérément étouffé pendant des décennies par les autorités sud-coréennes, qui craignaient que sa révélation ne fragilise la légitimité du nouveau régime anticommuniste. Il a fallu attendre les années 1980 et la démocratisation du pays pour que des historiens et des journalistes commencent à enquêter. Aujourd’hui encore, malgré les reconnaissances officielles partielles, le sujet reste sensible en Corée du Sud, où certains milieux conservateurs minimisent encore son ampleur.