Dans l’État indien du Bihar, situé dans le nord-est du pays, la consommation d’alcool de contrebande continue de faire des ravages, malgré une loi d’interdiction promulguée en 2016. Selon Courrier International, des cas de cécité et de décès liés à la consommation de spiritueux illicites se multiplient, illustrant les conséquences dramatiques d’une prohibition mal contrôlée. Récemment, le témoignage de Satyendra Mahto, un ouvrier du bâtiment devenu aveugle après avoir bu de l’alcool frelaté, a mis en lumière l’ampleur du problème.

Ce qu'il faut retenir

  • En 2016, le Bihar a instauré une loi interdisant la vente et la consommation d’alcool, dans le cadre d’une promesse électorale du ministre en chef Nitish Kumar.
  • L’alcool de contrebande, souvent produit dans des conditions sanitaires déplorables, a causé des cas de cécité et de décès dans l’État.
  • Satyendra Mahto, un ouvrier du bâtiment, a perdu la vue après avoir consommé de l’alcool frelaté en décembre 2022.
  • Les symptômes sont apparus rapidement : vomissements, vision floue, puis cécité totale en quelques jours.
  • Les autorités sanitaires du Bihar peinent à faire face à ces crises, faute d’équipements médicaux suffisants dans les hôpitaux locaux.

Une loi bien intentionnée, mais des résultats désastreux

La prohibition dans le Bihar avait été instaurée en 2016 sous l’impulsion du ministre en chef Nitish Kumar, alors en campagne électorale. Ce dernier avait promis aux femmes de l’État une réduction de l’alcoolisme, un fléau social touchant de nombreuses familles. Pourtant, plutôt que de réduire la consommation, la loi a poussé une partie de la population à se tourner vers l’alcool de contrebande, souvent produit dans des conditions sanitaires précaires. « Le matin du 11 décembre 2022, Satyendra Mahto avait consommé de l’alcool de contrebande avec ses amis », rapporte Courrier International. Le lendemain, il a renouvelé l’expérience, sans se douter des conséquences.

Des symptômes foudroyants et une prise en charge tardive

Dès le 13 décembre 2022, les premiers symptômes sont apparus : vomissements et vision floue. « C’était tellement flou que, sur le chemin du retour à vélo, j’ai failli percuter des objets à trois ou quatre reprises », a déclaré Mahto à The Wire, cité par Courrier International. Le 14 décembre, sa famille, alertée par des rumeurs de morts liées à l’alcool dans leur village, lui a demandé s’il en avait consommé. Il a fini par avouer. Conduit à l’hôpital, il a été transféré dans un autre établissement en raison d’un manque d’équipements, avant de perdre définitivement la vue.

Ce cas n’est pas isolé. Dans le Bihar, les épisodes d’intoxication massive à l’alcool frelaté se multiplient, souvent avec des issues fatales. Les hôpitaux locaux, sous-équipés, peinent à prendre en charge ces patients, dont l’état se dégrade rapidement. Les familles, prises de panique, doivent souvent parcourir des dizaines de kilomètres pour trouver un centre médical capable de les accueillir.

Un système de santé débordé et des autorités en difficulté

Les autorités sanitaires du Bihar reconnaissent la difficulté à gérer ces crises, aggravées par le manque de moyens. Les hôpitaux publics manquent de matériel de diagnostic et de personnel formé pour traiter les intoxications à l’alcool. « Les transferts de patients entre établissements sont fréquents, car les centres de santé primaires ne disposent pas des équipements nécessaires », explique un responsable du ministère de la Santé du Bihar, sous couvert d’anonymat. Selon les données disponibles, au moins vingt décès ont été enregistrés en 2022 dans l’État en raison de la consommation d’alcool de contrebande, mais les chiffres réels pourraient être bien plus élevés, compte tenu de la sous-déclaration des cas.

La prohibition, une mesure controversée

Si la loi de 2016 avait pour objectif de réduire l’alcoolisme et ses conséquences sociales, elle a également alimenté un marché noir florissant. Les autorités tentent régulièrement de démanteler des réseaux de contrebande, mais la tâche reste ardue. En 2023, plus de 1 200 arrestations ont été effectuées dans le cadre de la lutte contre l’alcool illicite, selon les chiffres officiels. Pourtant, les saisies de spiritueux frelatés restent insuffisantes pour endiguer le phénomène. Les consommateurs, souvent issus de milieux modestes, se tournent vers ces produits en raison de leur prix abordable, ignorant les risques encourus.

Et maintenant ?

Face à l’augmentation des cas d’intoxication, les autorités du Bihar pourraient renforcer les contrôles aux frontières et dans les zones à risque. Une campagne de sensibilisation sur les dangers de l’alcool de contrebande est également envisagée, mais son efficacité reste incertaine. Les prochaines élections législatives, prévues pour 2027, pourraient relancer le débat sur la pertinence de la prohibition. En attendant, des milliers de familles, comme celle de Satyendra Mahto, continuent de subir les conséquences d’une loi dont les effets pervers se révèlent chaque jour un peu plus.

Pour l’heure, la situation reste critique. Les hôpitaux du Bihar, déjà fragilisés par un manque chronique de moyens, devraient recevoir des renforts matériels et humains dans les mois à venir. Reste à savoir si ces mesures suffiront à endiguer une crise qui dépasse largement le cadre sanitaire pour toucher à l’organisation même de la société.

La loi de prohibition, promulguée en 2016, avait pour objectif de réduire l’alcoolisme et ses conséquences sociales, notamment la violence domestique et la précarité économique. Le ministre en chef Nitish Kumar avait fait de cette mesure une promesse électorale clé, en s’appuyant sur le soutien des femmes, souvent victimes de l’alcoolisme des hommes dans l’État.