Au Brésil, la Chambre des députés a adopté, le 20 juin 2026, une réforme majeure du temps de travail, visant à réduire la semaine de 6 à 5 jours et le nombre d’heures hebdomadaires de 44 à 40. Cette décision, qui intervient après des mois de débats et une vidéo virale d’un employé épuisé, marque un tournant dans les conditions de travail d’un pays où des millions de salariés enchaînent des journées à rallonge. Selon BFM Business, cette réforme, si elle est confirmée par le Sénat, pourrait entrer en vigueur d’ici la fin de l’année, à moins d’un revirement politique ou d’un blocage institutionnel.
Ce qu'il faut retenir
- La Chambre des députés brésilienne a approuvé une réforme constitutionnelle réduisant la semaine de travail de 6 à 5 jours et les heures hebdomadaires de 44 à 40.
- Le projet autorise toujours les heures supplémentaires, dans la limite de 2 heures par jour, soit un maximum de 50 heures par semaine.
- Le patronat craint une hausse des coûts salariaux pouvant atteindre 7 %, soit entre 30 et 45 milliards d’euros par an pour l’économie brésilienne.
- Cette réforme fait suite à une vidéo virale d’un employé de pharmacie, Rick Azevedo, dénonçant un « esclavage moderne » lié à la semaine de 6 jours.
- Le Sénat doit encore valider le texte avant son entrée en vigueur, une étape qui pourrait intervenir d’ici la fin 2026.
Une réforme portée par le mécontentement social
Tout a commencé par une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux. Rick Azevedo, un employé de pharmacie, y décrivait sans fard son quotidien : « Avec la semaine 6x1, je n’ai plus de temps pour vivre, voir ma famille, étudier ou simplement me reposer. » Son témoignage, partagé des millions de fois, a cristallisé un malaise profond parmi les travailleurs brésiliens. Selon BFM Business, plus d’un tiers des salariés les plus précaires, travaillant six jours par semaine, cumulent entre 54 et 64 heures. Parmi les mieux payés, ce chiffre tombe à 8 %.
L’émotion suscitée par cette vidéo a transcendé les clivages politiques. Comme l’a analysé le journaliste brésilien Bernardo Mello Franco, chroniqueur politique pour O Globo, la question n’était plus « gauche contre droite », mais « qui n’a jamais été épuisé par son travail ? ». Le sujet s’est imposé comme une priorité électorale à moins d’un an des prochaines élections présidentielles, poussant même les partisans de l’ex-président Jair Bolsonaro à voter en faveur de la réforme. « Si nous n’approuvons pas le vote 6x1, Lula remporte l’élection », aurait justifié un dirigeant du parti bolsonariste, selon Bernardo Mello Franco.
Un vote historique, mais des résistances persistantes
Le texte a été adopté par 472 voix pour et 22 contre, un score qui reflète l’ampleur du consensus autour de cette mesure. Pourtant, les réticences du patronat restent vives. La Confédération nationale de l’industrie (CNI) estime que la réforme pourrait alourdir la masse salariale de 178 à 267 milliards de réaux brésiliens par an, soit une hausse pouvant atteindre 7 %. « Les gens savent ce qui est le mieux pour eux », a réagi Paulo Skaf, président de la Fédération des industries de l’État de São Paulo, dans un entretien accordé à CNN Brasil.
Certains secteurs, comme l’agriculture, jugent la réforme inadaptée à leurs réalités. Marcelo Bertoni, vice-président de la Confédération brésilienne de l’agriculture et de l’élevage, a souligné les spécificités de l’agro-négoce, où les périodes de semis et de récolte imposent des horaires extensifs. « On travaille toute la semaine, parfois quatre mois sans samedi, dimanche ni jour férié », a-t-il expliqué. Pourtant, l’Institut de recherche économique appliquée (Ipea), une agence gouvernementale, conteste ces craintes. Selon ses analyses, la hausse des coûts serait inférieure à 1 % pour les principaux secteurs, comme l’industrie ou le commerce.
Productivité et emploi : les arguments des économistes
L’Ipea avance que les entreprises pourraient compenser la réduction du temps de travail par une hausse de la productivité ou des embauches. « Les employeurs peuvent réagir à cette hausse de différentes manières : réduire la production, accroître la productivité ou embaucher davantage », a expliqué Felipe Pateo, co-auteur d’une note sur le sujet. Le texte souligne également que le lien entre réduction du temps de travail et baisse du PIB n’est pas automatique, invitant à une approche pragmatique.
Cependant, certains économistes restent sceptiques. « Une réforme mal calibrée pourrait peser sur la compétitivité des entreprises », a tempéré un analyste sous couvert d’anonymat. D’autres estiment que le Brésil, avec son taux de chômage élevé (8,5 % en mai 2026, selon l’IBGE), pourrait bénéficier d’un effet indirect : la création d’emplois pour compenser les heures perdues. Mais pour l’heure, ces scénarios restent théoriques.
Un Sénat sous pression, une société en attente
Le prochain obstacle se situe désormais au Sénat, où le texte doit être examiné dans les prochains mois. Si les députés ont montré une unité rare, les sénateurs pourraient introduire des amendements ou, à l’inverse, accélérer le processus pour répondre à l’attente des travailleurs. Luiz Inácio Lula da Silva, qui s’est affiché en février 2025 aux côtés de travailleurs du port d’Itaguaí (Rio de Janeiro) en soutien à cette réforme, mise sur son adoption avant la fin de son mandat. Mais la question reste : le Sénat suivra-t-il ?
Dans les rues, l’enthousiasme est palpable. « Enfin, on va pouvoir souffler un peu », confie une employée d’une grande surface de São Paulo, contactée par BFM Business. Pour les syndicats, cette réforme est une victoire, mais ils appellent déjà à un suivi rigoureux de sa mise en œuvre. « Ce n’est qu’un premier pas », a déclaré Vagner Freitas, président de la Centrale unique des travailleurs (CUT), la plus grande centrale syndicale du pays.
Pour l’heure, la société brésilienne retient son souffle. Entre espoirs de changement et craintes économiques, le pays écrit une nouvelle page de son modèle social. Une chose est certaine : après des décennies de débats stériles, le Brésil pourrait enfin tourner la page de la semaine de six jours.
Les secteurs les plus exposés sont ceux où la main-d’œuvre représente une part importante des coûts, comme le commerce et l’industrie légère. L’agriculture et l’agroalimentaire, bien que très concernés, bénéficieraient selon l’Ipea d’une hausse des coûts inférieure à 1 %, grâce à leur capacité à ajuster leur productivité.
Non. Il s’agit d’une réforme constitutionnelle, ce qui signifie que son application sera obligatoire pour toutes les entreprises du secteur privé et public. Les éventuelles contestations porteraient sur des détails d’application, comme les modalités des heures supplémentaires, mais pas sur le principe même de la réduction du temps de travail.