Alors que le débat sur le financement des retraites et la baisse de la natalité s’invite dans les discussions préélectorales, l’essayiste et sociologue Julien Damon, professeur à Sciences Po, avance une proposition audacieuse pour rééquilibrer le modèle social français. Selon BFM Business, il suggère que l’État verse un capital de 10 000 euros à chaque jeune à sa majorité, sans condition de ressources, afin de compenser les inégalités structurelles entre les générations.
Ce qu'il faut retenir
- Un capital de 10 000 euros serait versé à chaque jeune Français à 18 ans, financé notamment par une taxation accrue des héritages.
- Cette mesure s’accompagnerait d’une hausse significative des frais de scolarité dans l’enseignement supérieur, afin d’inciter les étudiants à raccourcir la durée de leurs études.
- En France, 47 % des 20-29 ans vivaient encore chez leurs parents en 2022, un chiffre en forte hausse depuis 2006, limitant leur autonomie et leurs projets familiaux.
- La population française devrait diminuer de 3,2 millions d’habitants d’ici 2070, selon les projections de l’Insee, avec une part des plus de 60 ans dépassant 25 % dès aujourd’hui.
- Le dispositif s’inscrit dans un contexte où les dépenses publiques sont jugées trop centrées sur les seniors, une situation qualifiée de « gérontocratie » par d’anciens responsables économiques.
Pour Julien Damon, cette dotation permettrait aux jeunes de disposer d’un filet financier leur offrant une meilleure autonomie, notamment en facilitant l’accès à un logement ou à un projet professionnel. Cette idée intervient dans un contexte démographique tendu : les plus de 60 ans représentent déjà plus d’un quart de la population, et les projections de l’Insee, publiées le 8 juin 2026, indiquent que d’ici 2070, la France comptera 65,9 millions d’habitants contre 69,1 millions en 2026, avec une population vieillissante et moins nombreuse. « La jeunesse n’est pas privilégiée par le modèle social », estime le sociologue, citant notamment les propos de l’ancien gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, qui évoquait dans sa dernière lettre au président Emmanuel Macron une tendance à une « gérontocratie », avec des politiques publiques trop axées sur les seniors.
Le financement de ce capital de 10 000 euros reposerait en grande partie sur une réforme fiscale ciblant les héritages. Julien Damon souligne que, d’ici 15 ans, la génération des baby-boomers transmettra pas moins de 9 000 milliards d’euros, soit une somme équivalente à 2,5 fois la dette publique française. « Les aides, ça change ce qu’il y a dans votre assiette, le capital, ça change vos perspectives dans la vie », a-t-il déclaré, défendant ainsi une redistribution plus dynamique des richesses.
En contrepartie de ce capital, le démographe propose de réduire certaines allocations familiales, notamment celles versées aux parents plutôt qu’aux enfants eux-mêmes, parfois jusqu’à leurs 20 ans. « Il s’agit de recentrer les aides sur l’autonomie des jeunes plutôt que sur leur dépendance prolongée », explique-t-il. Une autre mesure envisagée concerne le coût de l’enseignement supérieur. Actuellement, les droits d’inscription s’élèvent entre 178 euros en licence et 397 euros en doctorat, auxquels s’ajoutent une contribution vie étudiante et de campus (CVEC) de 105 euros — sauf exonérations pour les boursiers. Julien Damon souhaite rendre ces frais bien plus élevés, afin d’inciter les étudiants à terminer leurs études plus rapidement. « L’objectif est de raccourcir la durée des études pour que les jeunes intègrent plus tôt le marché du travail et commencent à cotiser », précise-t-il. L’idée n’est pas de supprimer les diplômes longs, mais de favoriser des parcours plus courts, comme un BTS ou une licence en deux ou trois ans plutôt qu’un master en cinq ans.
Un contexte démographique et social sous tension
Le projet de Julien Damon s’inscrit dans un environnement où les freins à la natalité et à l’autonomie des jeunes sont multiples. Un rapport parlementaire publié en février 2026 a mis en lumière l’impact de l’immobilier sur l’accès tardif à l’autonomie résidentielle. Selon l’économiste de l’OCDE Stéphane Carcillo, auditionné par les députés, la part de jeunes adultes de 20 à 29 ans vivant chez leurs parents a bondi de 30 % en 2006 à 47 % en 2022. « Il est très difficile de se lancer dans un projet familial lorsqu’on habite encore chez ses parents », a-t-il souligné, rappelant que ce phénomène limite fortement les projets de vie autonome et familiale.
Face à cette situation, les pouvoirs publics tentent d’agir sur plusieurs leviers. Dès le 1er juillet 2026, un nouveau dispositif de congés de naissance supplémentaires sera mis en place pour les parents d’enfants nés à partir de janvier 2026. Ce congé, d’une durée de deux mois pour chaque parent et mieux rémunéré que le congé parental actuel, vise à rendre l’accueil d’un enfant plus attractif. Pourtant, selon le Haut commissariat à la stratégie et au plan, ce mécanisme ne suffira pas à lui seul à « inverser les tendances structurelles profondes » du vieillissement et de la baisse de la natalité. Le gouvernement mise également sur des incitations fiscales pour soutenir les jeunes ménages, mais les défis restent nombreux : accès au logement, précarité des jeunes actifs, et pression sur le système de retraites.
Rééquilibrer les dépenses publiques : un débat qui s’amplifie
La proposition de Julien Damon s’ajoute à une série de réflexions sur la nécessité de réformer le modèle social français. L’idée d’un capital versé à la majorité n’est pas nouvelle, mais elle gagne en visibilité à l’approche des débats préélectoraux. Elle s’accompagne de critiques sur la répartition actuelle des dépenses publiques, jugées déséquilibrées en faveur des seniors. François Villeroy de Galhau, dans sa dernière lettre au président Macron, avait ainsi alerté sur le risque d’une « gérontocratie », où les politiques publiques seraient principalement orientées vers les retraités et les personnes âgées.
Ce débat s’inscrit dans un contexte où le ratio entre actifs cotisants et retraités ne cesse de se dégrader. Avec une population vieillissante et une natalité en baisse, le système par répartition, qui finance les pensions des retraités grâce aux cotisations des actifs, est mis sous pression. Les projections de l’Insee confirment cette tendance : d’ici 2070, la France comptera moins d’habitants et une part encore plus importante de seniors. « Comment financer les pensions des retraités, de plus en plus nombreux, si en face, il y a de moins en moins d’actifs au travail pour cotiser ? », s’interroge Julien Damon. Sa proposition vise donc à la fois à renforcer l’autonomie des jeunes et à sécuriser le financement des retraites en élargissant la base de cotisants.
Pour l’instant, le capital de 10 000 euros et la hausse des frais universitaires restent des pistes de réflexion, mais elles pourraient inspirer des mesures plus larges dans les mois à venir. Les prochaines étapes dépendront en grande partie de la capacité des pouvoirs publics à concilier équité intergénérationnelle, soutenabilité budgétaire et attractivité du marché du travail.
Selon Julien Damon, le financement reposerait principalement sur une hausse de la taxation des héritages, notamment ceux issus de la génération des baby-boomers, qui devrait transmettre 9 000 milliards d’euros d’ici 15 ans. D’autres pistes, comme le rééquilibrage des allocations familiales ou la hausse des frais de scolarité, pourraient compléter ce financement.