Un procès aussi insolite qu’ambitieux vient d’être déposé devant un tribunal de New York, révélant une tentative sans précédent de s’approprier des centaines de milliers de Bitcoins jugés « abandonnés ». Selon FrenchBreaches, trois entités — un individu nommé Noah Doe ainsi que les sociétés ABC Company et XYZ Company, toutes deux enregistrées dans le Wyoming — ont saisi la justice américaine pour revendiquer la propriété de 39 069 adresses Bitcoin inactives. Ces portefeuilles, selon les plaignants, contiendraient près de 3,7 millions de BTC, soit une valeur estimée à 285 milliards de dollars au cours actuel du Bitcoin.
Ce qu'il faut retenir
- 39 069 adresses Bitcoin ciblées par la procédure, représentant 3,7 millions de BTC d’une valeur d’environ 285 milliards de dollars.
- Les plaignants invoquent le droit new-yorkais sur les biens perdus pour justifier leur demande de propriété.
- Parmi les adresses visées figurent des portefeuilles historiques, dont certains attribués à Satoshi Nakamoto et liés au hack de Mt. Gox.
- Les experts juridiques et techniques doutent fortement de la légitimité de cette procédure, notamment en raison de l’absence des clés privées nécessaires.
- Des erreurs techniques dans les notifications judiciaires pourraient invalider la procédure.
- Cette affaire soulève des questions majeures sur la propriété des actifs numériques et l’application du droit traditionnel aux cryptomonnaies.
Une procédure judiciaire hors norme dans l’écosystème crypto
Le dossier, déposé le 1er mai 2026, marque une première dans l’histoire des cryptomonnaies. Les plaignants, représentés par Noah Doe et les deux sociétés basées dans le Wyoming, estiment que les Bitcoins contenus dans ces 39 069 adresses — estimées à 3,7 millions de BTC — devraient être considérés comme des « biens abandonnés ». Leur argument repose sur le droit new-yorkais relatif aux objets perdus et retrouvés, une approche juridique rarement appliquée aux actifs numériques décentralisés.
Parmi les portefeuilles ciblés, certains occupent une place particulière dans l’histoire de Bitcoin. C’est notamment le cas de l’adresse « 12c6D », souvent associée à Satoshi Nakamoto, le créateur anonyme du Bitcoin, ainsi que de l’adresse « 1Feex », historiquement liée au piratage de la plateforme Mt. Gox en 2014. La plainte, composée de plus de 900 pages, liste précisément ces adresses, renforçant le caractère inédit de cette démarche.
Des méthodes contestées et des obstacles techniques majeurs
Si l’initiative des plaignants peut sembler audacieuse, elle se heurte à des obstacles juridiques et techniques presque insurmontables. Plusieurs experts du secteur crypto interrogés par FrenchBreaches ont qualifié la procédure de « juridiquement fragile ». Leur principale critique porte sur l’impossibilité, même en cas de victoire judiciaire, de transférer la propriété des fonds. Le réseau Bitcoin, décentralisé et infalsifiable, exige en effet des clés privées pour valider toute transaction. Or, les plaignants ne les possèdent pas.
Comme l’a souligné un analyste cité par FrenchBreaches, « une décision favorable serait avant tout symbolique, sans aucune capacité à déplacer les fonds ». Cette limite technique soulève une question fondamentale : comment une juridiction peut-elle légalement réattribuer des actifs numériques sans contrôle sur les clés privées ? Les spécialistes rappellent que le réseau Bitcoin ne permet ni de réassigner des fonds ni de modifier la propriété d’un portefeuille sans une signature cryptographique valide.
Des erreurs procédurales qui fragilisent la plainte
Au-delà des questions de fond, la procédure souffre d’erreurs techniques qui pourraient en compromettre la validité. Des chercheurs en analyse on-chain ont en effet relevé des incohérences majeures dans les notifications judiciaires envoyées aux détenteurs présumés. Plusieurs des adresses ciblées utilisent en effet d’anciens formats Bitcoin, comme le P2PK, tandis que les notifications auraient été adressées vers des formats plus récents, les P2PKH… souvent vides.
« Les détenteurs réels des Bitcoins n’auraient potentiellement jamais reçu les notifications liées à la procédure », a expliqué un chercheur à FrenchBreaches. Cette erreur de ciblage, si elle est confirmée, pourrait sérieusement affaiblir la légitimité juridique de l’affaire. Elle met en lumière les difficultés inhérentes à l’application du droit traditionnel à un écosystème aussi complexe que celui des cryptomonnaies.
Un enjeu bien plus large : l’avenir des Bitcoins dormants
Cette affaire intervient alors que l’écosystème Bitcoin fait face à un phénomène croissant : celui des « wallets dormants ». Selon les données publiées par le site spécialisé Bitbo, 3,5 millions de BTC seraient inactifs depuis plus de dix ans, tandis que 6,6 millions de BTC n’auraient pas bougé depuis plus de cinq ans. Ces fonds pourraient représenter aussi bien des investissements à très long terme que des pertes définitives — clés privées égarées, détenteurs décédés ou fonds oubliés.
Les plaignants estiment que leur système permet d’identifier les portefeuilles définitivement perdus ou abandonnés. Pourtant, la frontière entre un wallet inactif et un wallet « abandonné » reste floue. Cette procédure pourrait donc servir de test pour déterminer si les lois sur les biens perdus s’appliquent aux actifs numériques. Elle interroge également sur le sort des fonds détenus par des personnes décédées, un sujet qui touche de plus en plus d’héritiers dans l’univers crypto.
Questions en suspens et enjeux futurs
Cette procédure soulève plusieurs interrogations fondamentales pour l’avenir des cryptomonnaies. Peut-on considérer un wallet Bitcoin inactif comme « abandonné » ? Une juridiction peut-elle légalement transférer des actifs sans contrôle sur les clés privées ? Les lois traditionnelles sur les biens perdus sont-elles adaptées aux actifs numériques décentralisés ? Autant de questions qui pourraient trouver des réponses partielles dans les mois à venir, alors que le tribunal new-yorkais examinera les arguments des parties.
Par ailleurs, cette affaire met en lumière l’importance croissante de la gestion successorale dans l’écosystème crypto. Avec des millions de dollars en jeu, les héritiers et les plateformes spécialisées pourraient être amenés à développer des solutions pour sécuriser et transmettre ces actifs. Enfin, elle interroge sur la responsabilité des autorités judiciaires face à des actifs dont la propriété est indéniable… mais dont le contrôle reste hors de portée.
Les plaignants s’appuient sur le droit new-yorkais relatif aux biens perdus et retrouvés. Ils considèrent que ces portefeuilles, inactifs depuis des années, relèvent de la même catégorie que des comptes bancaires oubliés ou des actifs financiers non réclamés. Leur argument central repose sur l’idée que les détenteurs initiaux n’ont plus l’intention ou la capacité de récupérer ces fonds, ce qui justifierait une réattribution.
Les experts interrogés par FrenchBreaches estiment que les chances d’aboutissement sont quasi nulles. Même en cas de victoire judiciaire, les plaignants ne possèdent pas les clés privées nécessaires pour déplacer les fonds. Une décision favorable serait donc principalement symbolique, sans impact concret sur la propriété des Bitcoins concernés.