Depuis le déclenchement de l'offensive russe en Ukraine en février 2022, l'économie russe subit les conséquences d'un conflit qui pèse de plus en plus lourd sur les épaules des citoyens. Selon BFM Business, les petites entreprises, déjà fragilisées par une inflation persistante et des hausses d'impôts répétées, voient leur activité s'effondrer, mettant en péril leur survie. Dans la banlieue moscovite de Mytichtchi, symbole de cette crise, les devantures closes et les panneaux « À vendre » se multiplient, illustrant la dégradation d'un secteur déjà en grande difficulté.

Ce qu'il faut retenir

  • Les dépenses militaires russes représentent désormais 8 % du PIB, un niveau inédit depuis la Guerre froide, selon les dernières données disponibles.
  • Le premier recul trimestriel de l'activité économique russe en trois ans a été enregistré début 2026, confirmant l'essoufflement de l'économie « réelle ».
  • Les petites entreprises de Mytichtchi subissent de plein fouet une inflation persistante, des hausses d'impôts et une réglementation accrue, notamment sur la vente d'alcool.
  • Entre 2015 et 2025, la charge fiscale d'une boucherie locale a été multipliée par quinze, selon son propriétaire.
  • Près de 20 % des micro-entreprises russes pourraient basculer dans l'économie informelle d'ici la fin de l'année, faute de rentabilité.
  • Les consommateurs russes reportent leurs achats importants, réduisant ainsi leur pouvoir d'achat, déjà en baisse depuis le début du conflit.

Une économie à deux vitesses, creusée par la guerre

L'économie russe fonctionne désormais sur un modèle à deux vitesses, comme l'explique Alexandre Kolyandr, économiste spécialiste de la Russie basé à Londres. « D'un côté, l'industrie de la défense, dominée par l'État, fonctionne plutôt bien grâce aux dépenses militaires massives. De l'autre, pratiquement tout le reste de l'économie est laissé pour compte », précise-t-il. Ces dernières années, Moscou a massivement réorienté ses ressources vers son appareil militaire, au détriment des secteurs civils. En 2025, les dépenses consacrées à la guerre ont atteint près de 8 % du PIB, un niveau comparable à celui observé lors de la Guerre froide, selon les estimations disponibles.

Cette priorité donnée à l'effort de guerre a permis, dans un premier temps, de limiter l'impact immédiat du conflit sur l'économie russe. Cependant, les effets se font désormais sentir sur l'ensemble du tissu économique, notamment auprès des petites entreprises et des ménages. Les chiffres officiels indiquent que la Russie a enregistré son premier recul trimestriel de l'activité économique en trois ans au premier trimestre 2026. Une situation qui contraste avec la croissance soutenue enregistrée entre 2022 et 2024, portée par les dépenses publiques et une demande intérieure résiliente.

Mytichtchi, miroir des difficultés des petits commerces russes

Dans cette ville-dortoir située au nord-est de Moscou, la crise économique se lit dans le paysage urbain. Les commerces ferment les uns après les autres, remplacés par des panneaux « Magasin à vendre » ou « Local disponible ». Les témoignages des entrepreneurs locaux illustrent une réalité brutale. Une pharmacienne, propriétaire de son officine depuis douze ans, avoue sous couvert d'anonymat : « Mon commerce est à l'agonie. Je pense tout arrêter. » Depuis le début de l'invasion de l'Ukraine, elle constate une inflation galopante, une baisse de fréquentation et des charges en constante augmentation. « Dès que l'action militaire a commencé, nous avons commencé à ressentir les effets de l'inflation », déclare-t-elle à l'AFP, comme le rapporte BFM Business.

Autre exemple frappant, celui de Janna, gérante d'un salon de manucure à Mytichtchi. Contrainte de partager son local faute de moyens pour payer un loyer seul, elle observe une baisse de fréquentation « due à l'instabilité financière ». « Toutes les charges ont augmenté, les clients optent pour des soins moins chers ou y renoncent complètement », explique-t-elle. Pour survivre, elle envisage de basculer une partie de son activité dans l'économie informelle, une tendance qui se généralise parmi les petits entrepreneurs russes. « Il n'est pas possible de travailler dans la légalité la plus stricte », reconnaît-elle. « Je cherche donc un équilibre : maintenir des tarifs abordables pour mes clients tout en dégageant un revenu suffisant. »

Des hausses d'impôts et des réglementations qui étouffent les entreprises

Pour financer un déficit budgétaire creusé par l'explosion des dépenses militaires, le gouvernement russe a multiplié les mesures fiscales. Parmi elles, une hausse de la TVA et la suppression du régime fiscal simplifié pour les micro-entreprises dont le chiffre d'affaires dépasse un certain seuil. Ces décisions, prises en 2025 et renforcées en 2026, ont eu un impact immédiat sur les petits commerces. Une épicerie de Mytichtchi a récemment dû fermer ses portes, laissant place à un local vide. Son propriétaire cherche désormais de nouveaux locataires, sans garantie de succès dans un marché aussi tendu.

La boucherie d'Alina, gérée avec son mari depuis 2015, incarne également cette précarité croissante. « Ces dernières années, la situation s'est durcie car le pouvoir d'achat a considérablement chuté », constate-t-elle. Selon ses estimations, sa charge fiscale a été multipliée par quinze en raison des nouvelles règles entrées en vigueur cette année. « On travaille depuis 2015, on paye nos impôts en toute honnêteté et on remplit toutes les nouvelles exigences. Et voilà qu'ils ont décidé de nous donner le coup de grâce », s'indigne-t-elle. « Que doit faire un entrepreneur honnête dans une telle situation ? Mettre la clé sous la porte ? »

Un consommateur russe de plus en plus contraint

La dégradation de la situation économique se répercute directement sur le comportement des ménages russes. « Les consommateurs ont reporté leurs achats importants », souligne Alexandre Kolyandr. « Ils ne sont plus aussi à l'aise financièrement qu'au début du conflit. » Cette baisse du pouvoir d'achat est corroborée par les statistiques officielles, qui montrent une contraction de la consommation des ménages de 3 % en glissement annuel au premier trimestre 2026.

Cette tendance s'accompagne d'un recours accru au commerce en ligne, qui concurrence directement les petits commerces de proximité. À Mytichtchi, les devantures closes de pharmacies, boucheries et épiceries témoignent de cette mutation. Les clients, désormais plus sensibles aux prix, se tournent vers des alternatives moins chères, voire renoncent à certains achats non essentiels. Dans ce contexte, les petites entreprises, déjà asphyxiées par la réglementation et la fiscalité, voient leur marge de manœuvre se réduire comme une peau de chagrin.

Et maintenant ?

Les prochains mois s'annoncent cruciaux pour les petits commerçants russes. Les experts estiment que, sans ajustement des politiques fiscales et monétaires, le nombre de fermetures pourrait s'accélérer d'ici la fin de l'année. Une révision des dépenses militaires, évoquée dans certains cercles politiques, pourrait soulager temporairement le budget de l'État, mais sans garantie sur une redistribution en faveur des secteurs civils. D'ici l'automne 2026, la tenue du prochain budget fédéral pourrait apporter des éléments de réponse sur la capacité du gouvernement à concilier effort de guerre et soutien à l'économie réelle.

Face à cette situation, les entrepreneurs russes n'ont d'autre choix que de s'adapter, quitte à opter pour des solutions informelles. Pour l'heure, le gouvernement maintient sa ligne : continuer à financer l'effort de guerre, quitte à faire payer le prix fort aux secteurs non stratégiques. Une stratégie risquée, alors que les premiers signes de mécontentement social apparaissent dans certaines régions.

Les petites entreprises russes subissent de plein fouet la combinaison de plusieurs facteurs : l'inflation persistante, les hausses d'impôts destinées à financer la guerre, et la concurrence accrue du commerce en ligne. Selon les économistes, ces entreprises ne bénéficient pas des retombées de l'industrie de la défense, qui concentre les dépenses publiques. Leur situation s'est encore dégradée en 2025-2026 avec l'entrée en vigueur de nouvelles réglementations et la suppression de régimes fiscaux avantageux pour les micro-entreprises.

Plusieurs pistes sont évoquées par les observateurs, comme la révision des dépenses militaires au profit des secteurs civils, une baisse ciblée des impôts pour les petites entreprises, ou encore des allègements réglementaires. Cependant, aucune annonce concrète n'a été faite à ce jour. Les autorités pourraient aussi encourager le développement du commerce en ligne, perçu comme un levier de croissance pour les PME, mais cette solution risquerait d'accélérer la désertification des centres-villes et des commerces de proximité.