En Corée du Sud, la trajectoire politique des anciens présidents est souvent marquée par des condamnations judiciaires après leur mandat. Parmi les quatorze chefs d’État ayant dirigé le pays depuis 1948, cinq ont été traduits en justice, à l’image de Chun Doo-hwan, condamné à perpétuité pour la répression sanglante du soulèvement démocratique de Gwangju en 1980. Conscient de cet héritage, Moon Jae-in, qui a exercé la présidence entre 2017 et 2022, avait exprimé à plusieurs reprises son souhait de s’éloigner des projecteurs pour vivre une retraite discrète. « Il souhaitait être oublié », confie Yoshino Makihiro, journaliste du quotidien Asahi Shimbun, selon Courrier International.

Ce qu'il faut retenir

  • Moon Jae-in, ancien président sud-coréen (2017-2022), a ouvert une librairie indépendante nommée Pyeongsan Chaekbang dans son village natal du Gyeongsang du Sud.
  • Parmi son personnel figurent d’anciens hauts fonctionnaires, dont Park Seon-woo, ancien rédacteur de discours du président.
  • La librairie, ouverte en 2023, fonctionne par abonnement et propose des débats, des concerts et des rencontres littéraires.
  • Moon Jae-in a lancé une chaîne YouTube en 2025 pour promouvoir la lecture, devenant ainsi le premier ancien président sud-coréen à s’investir sur la plateforme.
  • En trois ans, la librairie a attiré plus de 13 000 abonnés et accueille 20 000 visiteurs par mois, malgré son emplacement dans une zone reculée.
  • L’établissement finance également des initiatives pour soutenir les bibliothèques dans les régions dépeuplées et organiser des rencontres avec des écrivains à hauteur de 500 000 wons (285 euros).

Le choix de Moon Jae-in de se reconvertir en libraire, dans la ville de Pyeongsan, son village natal situé dans le sud-est du pays, tranche avec les parcours post-mandat de ses prédécesseurs. Alors que ces derniers ont souvent été rattrapés par la justice, l’ancien avocat militant pour les droits de l’homme a opté pour une fin de carrière dédiée à la promotion de la culture et de la lecture. « Promouvoir la culture de la lecture était une évidence pour lui », explique un proche cité par Mainichi Shimbun.

Cette initiative s’inscrit dans une démarche historique. Pendant les décennies de dictature militaire dans les années 1970 et 1980, des journalistes licenciés en raison de la censure se sont reconvertis dans l’édition, contribuant à un mouvement culturel qui a joué un rôle clé dans la démocratisation du pays. Moon Jae-in, lui-même engagé dans les mouvements prodémocratie de l’époque, a toujours défendu l’idée que les livres constituent un levier de changement social. Avant l’ouverture de sa librairie, il avait exprimé son ambition de créer un espace « de rencontres et de dialogues entre auteurs et lecteurs ».

Pyeongsan Chaekbang se distingue par son fonctionnement atypique. La librairie, qui organise régulièrement des débats et des concerts, fonctionne par abonnement. Elle soutient aussi financièrement d’autres librairies indépendantes et des bibliothèques, notamment en finançant des rencontres avec des écrivains à hauteur de 500 000 wons (285 euros). « Tout est conçu pour maintenir vivante la culture de la lecture au niveau national », observe Mainichi Shimbun.

Pour toucher un public plus large, Moon Jae-in a lancé en 2025 une chaîne YouTube dédiée à la promotion de la librairie. Le journal sud-coréen Joong-ang Ilbo relevait avec une pointe d’amusement que l’ancien président était présenté comme « responsable de la Librairie Pyeongsan » sur la plateforme. Le premier livre présenté dans l’une de ses vidéos était un recueil de poèmes écrits par des adolescents placés dans un centre d’accueil par décision judiciaire. « Je crois en la force du livre. Même progressivement, il est capable de changer le monde », pouvait-on lire sur les marque-pages distribués dans l’établissement, selon Mainichi Shimbun.

Malgré son emplacement dans une zone rurale, la librairie connaît un succès remarquable. En trois ans d’activité, elle compte désormais 13 000 abonnés et accueille 20 000 personnes par mois. Ce succès illustre l’engagement de Moon Jae-in envers la promotion de la lecture, une valeur qu’il a toujours défendue, y compris pendant sa présidence. Son parcours post-politique soulève une question : dans une société où les anciens dirigeants sont souvent confrontés à des poursuites judiciaires, quel rôle peut jouer un ancien président pour inspirer le changement par la culture ?

Et maintenant ?

L’initiative de Moon Jae-in pourrait inspirer d’autres personnalités politiques sud-coréennes à s’investir dans des projets culturels ou éducatifs après leur mandat. La pérennité de sa librairie dépendra notamment de sa capacité à maintenir son attractivité et à obtenir des financements supplémentaires. Une échéance à surveiller sera l’organisation des prochains débats et rencontres littéraires prévus pour l’automne 2026, qui pourraient attirer un public encore plus large.

L’exemple de Moon Jae-in rappelle aussi l’importance des espaces culturels indépendants dans des régions souvent marginalisées. En Corée du Sud, où les inégalités territoriales et économiques persistent, des initiatives comme celle-ci pourraient jouer un rôle clé dans la revitalisation des zones rurales. Reste à voir si ce modèle sera reproduit ailleurs dans le pays ou dans d’autres régions d’Asie.