Quelques publications suffisent pour forger des convictions durables sur les réseaux sociaux, selon une étude récente. Une équipe de chercheurs irlandais et français révèle que la formation d’opinions y est à la fois rapide et peu sensible à la vérité des faits.

Ce qu'il faut retenir

  • Trois à cinq publications cohérentes sur un réseau social suffisent à ancrer une opinion initiale, même si celle-ci est déconnectée de la réalité
  • Les sources jugées les plus crédibles sont les célébrités combinées à une expertise perçue, suivies des célébrités seules, puis des profils affichant un titre professionnel
  • Les opinions formées persistent dans le temps et résistent aux corrections factuelles, favorisant la diffusion de désinformation
  • Pour la première fois en 2026, les réseaux sociaux et plateformes vidéo sont devenus la principale source d’information en ligne à l’échelle mondiale
  • Les experts appellent les médias et fact-checkers à intervenir précocement pour contrer la désinformation

Une opinion forgée en quelques clics, indépendamment des faits

Selon Euronews FR, une étude menée par des chercheurs de la Trinity Business School (Irlande) et de la NEOMA Business School (France) révèle un phénomène préoccupant : les utilisateurs des réseaux sociaux peuvent développer des opinions tranchées après avoir été exposés à seulement trois à cinq publications cohérentes sur un sujet qu’ils ne maîtrisent pas. Pire encore, ces convictions se stabilisent rapidement et deviennent imperméables aux informations ultérieures, qu’elles soient exactes ou non.

Pour parvenir à cette conclusion, les scientifiques ont mené des expériences auprès de participants américains, leur présentant des publications de type Instagram sur des sujets d’actualité totalement inconnus d’eux. Les résultats montrent que les participants se forgeaient une opinion initiale en quelques minutes, opinion qui persistait même plusieurs jours plus tard, malgré l’absence de vérification des faits.

La crédibilité des influenceurs : entre célébrité et expertise

Le professeur Ashish Kumar Jha, de la Trinity Business School, a détaillé à l’équipe de vérification de l’information d’Euronews, The Cube, les critères qui rendent une source crédible aux yeux des internautes. « Nous avons constaté que la source jugée la plus fiable est une combinaison de célébrité et d’expertise », a-t-il expliqué. Il cite en exemple « un médecin vedette, quelqu’un qui est conseiller à la Maison-Blanche, qui a des millions d’abonnés et qui est médecin ».

Viennent ensuite les célébrités sans expertise avérée, puis les profils affichant un titre professionnel dans leur biographie, comme « Dr ». Cependant, cette crédibilité repose sur des apparences trompeuses. « Le problème, c’est que n’importe qui peut s’attribuer n’importe quel titre sur Instagram, se présenter comme professeur ou médecin », a souligné Kumar Jha. Il rappelle que lors de la pandémie de Covid-19, en janvier et février 2020, « personne ne savait vraiment quoi que ce soit sur les vaccins ». Pourtant, dès mars 2020, des millions de personnes se revendiquaient expertes, défendant des positions opposées sans fondement scientifique.

Les mécanismes psychologiques à l’œuvre : raccourcis mentaux et biais de confirmation

Les chercheurs ont identifié deux mécanismes principaux expliquant la rapidité et la persistance de ces opinions : l’utilisation de raccourcis mentaux et le biais de confirmation. Dans l’environnement ultra-rapide des réseaux sociaux, les internautes s’appuient sur des indices de familiarité ou de cohérence apparente plutôt que sur une analyse rigoureuse des faits. Une fois formées, ces opinions initiales agissent comme un filtre : les participants sont plus enclins à interagir avec des contenus confirmant leurs convictions et à rejeter ceux qui les contredisent.

« Une fois que vous commencez à croire que vous êtes un expert et à réfléchir comme tel, vous considérez que chaque information qui vérifie les faits ou remet vos convictions en question est une attaque contre votre personnalité », a précisé Kumar Jha. Selon lui, ce phénomène renforce les croyances au lieu de les affaiblir, alimentant un cercle vicieux de désinformation et de mésinformation. « Les gens diffusent des informations dès lors qu’ils y croient », a-t-il ajouté.

La désinformation, conséquence d’un système où l’expertise se construit en un jour

Le seuil à partir duquel une personne se considère comme experte sur un sujet est « très bas », selon Kumar Jha. Ce constat s’inscrit dans un contexte où la confiance envers les experts traditionnels s’effrite, laissant le champ libre aux influenceurs et pseudo-experts. Pendant la crise sanitaire, cette tendance s’est illustrée par l’émergence de milliers de profils autoproclamés, chacun défendant une vision opposée de la vaccination, souvent sans fondement scientifique.

« Comment devient-on expert du jour au lendemain ? » s’interroge Kumar Jha. Sa réponse pointe du doigt un paradoxe : dans un monde où l’information circule à une vitesse inégalée, la crédibilité ne repose plus sur la validation par les pairs ou les institutions, mais sur la viralité et la visibilité. Or, cette crédibilité apparente suffit à propager des idées, qu’elles soient vraies ou fausses.

Les réseaux sociaux, nouveaux rois de l’information mondiale

Cette étude intervient alors que le paysage médiatique mondial connaît un basculement historique. D’après le Reuters Digital News Report 2026, publié en juin, les réseaux sociaux et les plateformes vidéo sont désormais la première source d’information en ligne pour la population mondiale. Un tournant majeur : jusqu’ici, cette tendance n’était observée que dans certains pays, mais elle s’étend désormais à l’échelle planétaire. Les médias traditionnels, eux, voient leur audience reculer, comblant le vide laissé par leur déclin.

Face à cette nouvelle donne, Kumar Jha lance un avertissement aux acteurs de l’information : « Si vous êtes un média d’information ou une équipe de fact-checking et que vous voulez diffuser la bonne information, vous devez intervenir tôt ». L’enjeu ? Contrecarrer la formation d’opinions biaisées avant qu’elles ne se cristallisent durablement dans l’esprit des utilisateurs.

Et maintenant ?

Les résultats de cette étude soulèvent des questions sur l’avenir de l’information à l’ère des réseaux sociaux. D’ici la fin de l’année 2026, les plateformes pourraient être incitées à renforcer leurs dispositifs de modération et à collaborer davantage avec les organismes de vérification des faits. Les médias traditionnels, de leur côté, devront adapter leurs stratégies pour reconquérir l’audience perdue, tandis que les régulateurs pourraient être amenés à encadrer plus strictement la diffusion de contenus par des pseudo-experts.

Reste à voir si ces mesures suffiront à inverser la tendance. Une chose est sûre : dans un écosystème où l’opinion se forme en quelques publications, la bataille pour l’information de qualité ne fait que commencer.

Une question se pose alors : comment concilier liberté d’expression et lutte contre la désinformation dans un espace où la crédibilité se mesure en likes ?

D’après l’étude, les participants s’appuient sur des raccourcis mentaux (familiarité, cohérence apparente) et sur un biais de confirmation qui les pousse à privilégier les informations allant dans le sens de leurs convictions initiales. Une fois ces opinions ancrées, elles agissent comme un filtre, rejetant les contenus contradictoires. Les chercheurs soulignent que ce phénomène est amplifié par l’environnement ultra-rapide des réseaux sociaux, où le temps de réflexion est réduit.

L’étude s’est concentrée sur Instagram, mais les mécanismes identifiés s’appliquent à l’ensemble des réseaux sociaux privilégiant le contenu visuel et court, comme TikTok ou X (ex-Twitter). Ces plateformes, où la viralité prime sur la vérification, sont particulièrement propices à la diffusion rapide d’opinions non étayées.