Selon Euronews FR, le chantier du tunnel de base du Brenner, plus long tunnel ferroviaire du monde en construction entre l’Autriche et l’Italie, donne lieu à une opération de renaturation sans précédent dans les Alpes. Dans la vallée de Padaster, au Tyrol autrichien, 7,7 millions de mètres cubes de roches excavées – l’équivalent de trois pyramides de Khéops réduites en gravats – ont été déplacés et stockés de manière à préserver l’environnement. Une méthode qui pourrait servir de référence en Europe.

Ce qu'il faut retenir

  • 7,7 millions de m³ de déblais rocheux déplacés dans la vallée de Padaster, la plus grande décharge de l’Union européenne.
  • Un système de 30 km de convoyeurs a évité le passage de 100 camions par jour dans les villages voisins.
  • Le Padasterbach, un torrent alpin, a été temporairement détourné via une galerie de 1 500 mètres pour permettre l’aménagement de la décharge.
  • 350 prescriptions environnementales ont été respectées, dont la transplantation d’une pelouse d’orchidées rares et l’installation de nichoirs pour sept espèces de chauves-souris.
  • D’ici dix ans, la vallée sera renaturée : nouvelle forêt, pâturages et lit du torrent restauré, selon le plan des ingénieurs et paysagistes.
  • Au total, 21,5 millions de m³ de déblais seront extraits sur l’ensemble du projet, soit l’équivalent de huit pyramides de Khéops.

Une vallée transformée par l’homme, puis recréée

La vallée de Padaster, située entre 1 100 et 1 500 mètres d’altitude dans le massif tyrolien, présentait autrefois un profil en V aigu, caractéristique des vallées alpines escarpées. Aujourd’hui, son aspect a radicalement changé : le creusement du tunnel de base du Brenner a élargi son lit, lui donnant la forme d’un U doux. Cette métamorphose n’est pas le fruit de mouvements géologiques naturels, mais bien d’une intervention humaine. En effet, les 7,7 millions de mètres cubes de roches excavées pour percer le tunnel – gneiss, schistes et quartzphyllite – ont été stockés sur place, modifiant durablement le paysage.

Le chantier, lancé il y a une dizaine d’années, mobilise des centaines de travailleurs et des tunneliers géants. Chaque mois, plus de 250 000 m³ de déblais étaient remontés des profondeurs vers la surface, selon Sebastian Reimann, chef de projet du lot H53 (tronçon Pfons/Brenner). « C’est un effort gigantesque, tant sur le plan logistique qu’en termes de personnel, mais c’est tout simplement un plaisir d’en faire partie », a-t-il déclaré.

Un transport des déblais « zéro camion » grâce à un convoyeur géant

Pour éviter l’engorgement des routes locales et limiter l’impact carbone, les responsables du projet ont opté pour un système de convoyeurs à bande, long de 30 km au maximum. Ce choix technique a permis de transporter les roches excavées depuis les profondeurs de la montagne jusqu’à la décharge de Padaster, sans recourir à des centaines de camions. « Faire passer chaque jour une centaine de poids lourds chargés de déblais sur la route de Steinach am Brenner aurait été inimaginable pour les habitants », explique Reimann.

Le convoyeur, visible sous la forme d’un méga-ver métallique serpentant le long de la paroi de la vallée, s’inscrit dans une démarche environnementale rigoureuse. Il a été complété par une galerie d’accès de quatre kilomètres pour les équipes souterraines, tandis que les déblais remontaient vers la lumière. Une fois le percement terminé, ce système sera démonté, laissant place à une vallée renaturée.

Le torrent détourné, les orchidées déplacées : un chantier sous haute surveillance écologique

La vallée de Padaster abritait autrefois le Padasterbach, un torrent alpin dont le lit a dû être temporairement détourné pour permettre l’aménagement de la décharge. Une galerie de dérivation de 1 500 mètres a été construite à cet effet, une mesure imposée par les autorités pour obtenir les autorisations. Aujourd’hui, un nouveau lit est en construction, serpentant en courbes souples à travers le fond de vallée surélevé de 70 à 80 mètres. Dès l’arrêt des tunneliers, une couche d’humus sera étalée et des arbres plantés, permettant au torrent de retrouver son cours naturel d’ici quelques années.

Parmi les espèces protégées identifiées dans la vallée figuraient une pelouse d’orchidées de 250 m², transplantée avec succès sur une surface de compensation écologique de même taille avant le début des travaux. Autre mesure phare : l’installation de nichoirs pour sept espèces de chauves-souris, dont l’oreillard brun (Plecotus auritus), protégée par la directive européenne « Habitats faune-flore ». Ces mammifères volants, connus pour leur flexibilité, ont rapidement adopté ces nouveaux abris.

Une renaturation prévue pour 2027, avec un objectif : effacer toute trace du chantier

Dans dix ans, la vallée de Padaster devrait avoir retrouvé son visage d’antan, selon Andreas Ambrosi, porte-parole du projet Brenner Basistunnel (BBT). « Dans dix ans, on reviendra ici, on parcourra le sentier de randonnée et on s’offrira un casse-croûte au speck. Personne ne croira plus qu’il y a eu un jour un chantier gigantesque », prédit-il. Les ingénieurs, géologues et paysagistes ont en effet conçu un plan de renaturation ambitieux, prévoyant une mosaïque de forêt de montagne, pâturages et zones de compensation écologique.

Le fond de vallée, actuellement recouvert de déblais, sera recouvert d’une épaisse couche d’humus, puis planté d’arbres et d’arbustes. Le Padasterbach, quant à lui, retrouvera un lit aménagé, tandis que des passes à poissons et des seuils de retenue seront restaurés ailleurs dans la région. À Franzensfeste, 50 000 plants ont déjà été mis en terre sur d’anciens terrains de chantier, l’une des 200 mesures de compensation écologique prévues sur l’ensemble du projet.

Et maintenant ?

Le percement du tunnel de base du Brenner devrait s’achever d’ici 2027, date à laquelle débutera officiellement la phase de renaturation dans la vallée de Padaster. Les prochaines étapes incluent la finalisation du nouveau lit du Padasterbach, le reboisement et la surveillance écologique des zones restaurées. Selon les experts, certaines mesures pourraient être considérées comme un succès dès 2028, mais il faudra attendre plusieurs années pour évaluer pleinement l’impact global du projet sur la biodiversité alpine.

Au total, 21,5 millions de m³ de déblais seront extraits entre l’Autriche et l’Italie, soit l’équivalent de huit pyramides de Khéops. Une partie des roches sera réutilisée pour fabriquer du béton, tandis que le reste sera réparti entre les décharges de Padastertal, Ahrental, Ampass, Genauen et Hinterrigger. Toutes ces surfaces seront remises en culture ou renaturées, conformément aux exigences des autorités tyroliennes et européennes.

Ce chantier titanesque illustre une approche inédite en matière de grands travaux : concilier innovation infrastructurelle et préservation des écosystèmes alpins. Reste à savoir si, dans une décennie, la nature aura suffisamment effacé les traces de l’homme.

La vallée de Padaster était inhabitée et située à proximité immédiate du chantier, ce qui limitait les impacts sur les populations locales. De plus, son profil en V permettait un stockage optimisé des déblais, évitant ainsi l’artificialisation de nouvelles zones. Enfin, les autorités tyroliennes ont imposé des mesures de compensation écologique strictes, rendant ce site viable malgré son caractère sensible.